L’Acadie réelle versus l’Acadie du rêve

Dans un texte publié le 5 octobre dans l’Acadie Nouvelle, le sociologue Mathieu Wade formule une série de postulats qu’il présente comme étant des faits pour brosser un tableau de la réalité dans laquelle nous évoluons présentement.

Sous la forme d’une critique sociétale de l’Acadie d’aujourd’hui, il appuie sa démarche en posant des questions qui se veulent, à mon avis, biaisées et tendancieuses afin d’appuyer ses propres interprétations. Cela étant dit, le fond de la réflexion n’en demeure pas moins pertinent et Wade a le mérite de vouloir lancer sur la place publique une discussion sur des enjeux qui ne font pas très souvent, pour ne pas dire jamais, l’objet d’un débat élargi.

Une crise perpétuelle

Commençons par le début. Wade met la table en affirmant que l’Acadie est en crise depuis une trentaine d’années, soit le moment correspondant grosso modo à la constitutionnalisation de nos droits linguistiques. Depuis lors, nous serions cantonnés dans une logique juridico-légale pour mener à bien nos projets collectifs. Le peuple acadien aurait arrêté de se considérer comme tel et se considérerait plutôt comme faisant partie d’une communauté de langue officielle. Ces opinions formulées par l’auteur sont présentées comme des idées acquises factuellement exactes. Toutefois, son analyse qu’il présente comme objectivement correcte n’est rien d’autre qu’une présentation subjective de la réalité.

Si nous acceptons la prémisse de l’auteur, le fait que l’Acadie soit présentement en crise, ceci veut dire que tout allait bien ou, relativement bien, avant la reconnaissance de nos droits. Pourtant, pouvons-nous dire, sans risque de nous tromper, qu’une telle époque a vraiment existé en Acadie? Autre que la période pré-déportation et l’image idyllique que Longfellow a construit de cette période, quelles sont les époques où le peuple acadien était uni et vivait paisiblement des beaux jours en travaillant à l’édification d’une société? Est-ce la période de l’enracinement dans le silence? La période pré-1960 qui coïncide avec une société acadienne dominée sur les plans politique et socio-économique? La période de 1968 et 1969 marquée par les revendications étudiantes à l’Université de Moncton? Le combat pour les écoles homogènes de la fin des années 1970? Les revendications pour les droits linguistiques des années 1980? Toutes ces périodes n’étaient-elles pas elles aussi des moments de crise ou carrément des périodes d’une grande noirceur alors que le peuple acadien était en mode survivance plus que toute autre chose?

Quelle Acadie?

Quand Wade fait référence au peuple Acadien, il ne précise pas de quelle Acadie il parle. Est-ce la grande Acadie, celle d’Antonine Maillet et qui inclut la diaspora? Parle-t-il de l’Acadie de la Société nationale de l’Acadie (SNA) à laquelle on se réfère plus communément et qui comprend les quatre provinces de l’Atlantique? Ou se réfère-t-il tout simplement à l’Acadie du Nouveau-Brunswick? Les exemples et références utilisées par l’auteur se limitent à cette dernière Acadie et le lecteur est porté à croire que la réflexion se limite uniquement à celle-ci. Mais encore-là, cette conclusion n’est pas claire. Or, une réponse à ces questions est primordiale pour établir des constats et formuler quelconque «projet d’autodétermination». Certes, on peut refuser d’être plus précis, mais ce faisant on choisit de garder la discussion au niveau de la théorie, pour ne pas dire de l’utopie. Pour que la discussion soit plus pragmatique et réaliste, il est essentiel que l’on identifie clairement à qui la critique s’adresse.

Le territoire

C’est probablement lorsqu’il aborde la question du territoire que Mathieu Wade apporte ses réflexions les plus détaillées. Il faut cependant reconnaître la faiblesse, ou l’ironie, de la chose dans la mesure où en aucun moment dans le texte il ne juge bon de préciser dans quelle réalité territoriale évolue le peuple Acadien auquel il fait référence.

Déformation professionnelle oblige, je dois débuter en relevant la section où, pour appuyer son propos, il lance une pointe à l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick (AFMNB) pour tenter d’illustrer l’absence de projets collectifs. Plus spécifiquement, il affirme que le rôle de l’AFMNB «n’est effectivement pas de proposer des projets pour notre peuple, mais de défendre les intérêts de ses membres: les municipalités». Pourtant, la priorité de l’Association qu’est le renforcement de la gouvernance locale, passe, entre autres, par la pleine municipalisation et vise à donner une voix démocratique, un pouvoir de décision local et des leviers pour assumer le développement à une population qui vit sur un territoire bien défini et… qui n’est pas membre de l’AFMNB! Cette nécessité d’assurer que la moitié de la population acadienne, actuellement exclue, puisse prendre en charge son propre développement au niveau local explique pourquoi, lors de la Convention de l’Acadie du N.-B. en 2014, cet enjeu fut reconnu comme étant la principale priorité de la communauté francophone et acadienne pour les 10 prochaines années.

À l’instar de la réforme «Chances égales pour tous» de Louis-J. Robichaud, la pleine municipalisation n’est pas un projet réservé exclusivement aux Acadiennes et Acadiens du Nouveau-Brunswick. Bien entendu, puisqu’ils sont davantage touchés, les communautés acadiennes et francophones de la province en bénéficieront plus largement et ceci apportera une plus grande vitalité dans toutes les régions. Ce renforcement de la gouvernance locale doit cependant tenir compte du cadre légal et de la réalité sociolinguistique du territoire. En raison du métissage linguistique dans nos communautés, il faut impliquer la communauté anglophone dans ce projet et chercher à construire ensemble des municipalités viables, dans le respect des différences ainsi que des droits et des aspirations sociales et culturelles des deux communautés de langue officielle.

Quand Wade soulève l’idée d’innover en matière de gouvernance à l’échelle régionale, est-ce qu’il n’y a pas dans sa proposition une contradiction évidente? D’un côté, il souhaite une forme de gouvernance acadienne et de l’autre, il utilise l’exemple de Dieppe, Moncton et Riverview pour déplorer, à tort, ce qu’il considère comme de l’isolement et un manque de collaboration. Autre qu’une proposition audacieuse (ou farfelue, c’est selon) de voir la création d’instances de gouvernance régionale sur une base linguistique, il est difficile de reprocher aux trois municipalités de ne pas travailler ensemble alors qu’elles le font plus que jamais dans leur histoire. Commission de services régionaux, Corporation de développement économique (3+), Commission des eaux usées, gestion des services policiers; voici quelques-uns des exemples qui démontrent les collaborations et les liens étroits qu’entretiennent les trois municipalités, et ce, dans le respect de l’identité de chacune.

Ce qui devrait préoccuper le sociologue Wade ne devraient pas être ses propres conceptions biaisées de la relation entre Dieppe, Moncton et Riverview mais plutôt le fait qu’il y a 10 000 personnes, dont des milliers d’acadiens, qui vivent dans le DSL de Moncton, en périphérie des trois villes, et qui n’ont aucun pouvoir de décision à l’échelle locale et qui sont exclues des instances de discussions et de décisions de tout acabit.

Les droits linguistiques comme bouc émissaire

Revenons à la prémisse principale (que je me permets de résumer), soit que la société acadienne et francophone du Nouveau-Brunswick aurait évacué de son discours les références au «peuple acadien» pour parler plutôt de «communauté de langue officielle» et qu’elle ferait trop confiance à ses droits linguistiques pour progresser et assumer son développement. Les droits linguistiques font inévitablement partie de notre construction identitaire et nous ont permis d’obtenir des gains concrets et déterminants. De dire que tous les projets proposés pour le «peuple acadien» se résument à brandir nos droits linguistiques constitue une lecture caricaturale et incomplète de la situation qui prévaut.

Et pour les projets destinés au développement et l’émancipation du peuple acadien, ils sont nombreux. Pour les voir, il suffit de laisser tomber cette vision mythique et révolue de l’Acadie, que peuvent entretenir certains. L’Acadie d’aujourd’hui est pragmatique mais à ce stade-ci de son développement, je préfère l’Acadie du possible à l’Acadie du discours, l’Acadie du réel à l’Acadie du rêve. Mais parce que c’est bien parfois de rêver et que Mathieu Wade a eu le mérite de lancer une discussion qui pourrait être positive collectivement, souhaitons au moins que cette discussion se poursuive dans le respect des idéaux de chacun.

Frédérick Dion
Collaboration spéciale

Originaire de Kedgwick, Frédérick Dion est détenteur d’une maîtrise en analyse de gestion urbaine de l’École nationale d’administration publique, campus de Montréal. Il a fait des études en sciences politiques à l’Université de Moncton de 2000 à 2004 et détient une technique forestière de l’École des gardes forestiers des Maritimes de Bathurst. Il est l’actuel directeur général de l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick.