Les habits neufs de la bonne entente

L’Acadie serait en crise parce que son projet de société se limiterait à l’acquisition et à la défense de droits linguistiques.

Dans des interventions récentes, Matthieu Wade a soumis au débat public quelques questions qui ont le mérite de nous inviter à nous interroger sur le sens du projet de société acadien. Ces questions s’accompagnent de plusieurs remises en cause de l’orientation que prend le projet national acadien. Dans ses textes, il remet notamment en question le vocabulaire militaire du militantisme acadien ou encore la métaphore biologique utilisée lorsqu’on parle de vitalité des communautés (dans Dubé, 2016). Il déplore le vide entourant le projet politique acadien qui se réduit à la défense des droits linguistiques. En fait, l’Acadie serait en crise et celle-ci consiste à: «limiter nos projets collectifs à l’acquisition de droits linguistiques sans réfléchir à quoi ils servent et ce que nous voulons en faire une fois qu’ils sont acquis» (Wade, 2016). Il nous met aussi en garde: si l’Acadie ne se donne pas des «projets plus substantiels que des services bilingues et la fierté française, alors elle mourra à petit feu».

Si le propos de Mathieu Wade remet en question rien de moins que tous les efforts politiques menés en Acadie depuis les cinquante dernières années, il partage au moins ceci avec le discours dominant: il se préoccupe de l’avenir de l’Acadie.

Nous pouvons certes tenter de comprendre sa charge contre l’orientation que prennent l’action et le discours militants acadiens, mais il faut aussi comprendre pourquoi les revendications des Acadiens ont pris une telle tournure linguistique et identitaire au cours des dernières décennies. Lorsque la langue française devient une source de discrimination qui justifie une forme d’exclusion dans l’espace public, il est normal que la lutte pour la reconnaissance se fasse d’abord pour obtenir des droits linguistiques et pour qu’ils soient appliqués. Et cela se fera indépendamment du contenu même du projet politique du peuple acadien. La lutte pour la reconnaissance demeurera le projet politique prioritaire tant et aussi longtemps que cette reconnaissance ne sera pas satisfaisante. La reconnaissance juridique, voire politique, d’un peuple n’est aucunement conditionnelle à un quelconque projet de société.

S’il est vrai que les droits linguistiques sont un moyen pour assurer l’épanouissement d’un peuple en milieu minoritaire, dans un contexte de fragilité culturelle, linguistique et identitaire, il est primordial que la protection de la langue prenne une place centrale. C’est un objectif essentiel pour permettre à l’Acadie de s’épanouir dans l’ensemble de ses composantes culturelle, sociale et économique. En contexte minoritaire, ce qui importe est de savoir si l’Acadie peut s’épanouir dans l’ensemble de ses composantes en français.

Le discours de Matthieu Wade exprimerait une certaine sensibilité politique de la nouvelle génération pour qui l’ère de l’association, des revendications et de la lutte appartient au passé. «Dans l’ère post-associative et post-revendicatrice que nous vivons, on cherche à penser la francophonie de manière différente, moins comme un combat et davantage comme une manière de vivre. Ce qui gagne du succès chez les jeunes n’est pas la promotion d’un militantisme, mais plutôt des points de repère évoquant leurs expériences quotidiennes» (dans Dubé, 2016). Est-ce que la génération de l’article 23 s’engage moins pour la langue ou le fait-elle autant, mais différemment? Ce sont là des questions pour les chercheurs. Mais si cela s’avère, il y a de quoi s’inquiéter pour l’avenir de l’Acadie. Je crois qu’à tout le moins, le point de vue présenté par Matthieu Wade peut être représentatif d’un pan de la jeunesse. Si c’est le cas, il nous faudra alors nous demander comment l’Acadie pourra poursuivre son développement si les fondements motivationnels de l’engagement linguistique tendent à s’effriter.

Est-ce qu’un retour à une nouvelle forme de bonne entente serait la meilleure solution pour faire avancer la cause de l’Acadie? C’est ce que semble proposer M. Wade lorsqu’il invite les Acadiens à «cesser de se servir de la dualité pour se dédouaner de la tâche qui est la leur: aider et encourager la majorité à apprendre le français. Il y a moyen de coopérer, de se tendre la main et de travailler ensemble vers un objectif commun: faire de ce territoire un espace bilingue» (Wade, 2015). Le rapprochement des deux groupes linguistiques serait donc facilité par un bilinguisme accru, voire généralisé. Nous pouvons nous demander ce que deviendrait alors le projet national acadien dans un tel bilinguisme mur-à-mur? Risquerait-il de s’y diluer? En contexte minoritaire, nous savons que toute forme de bilinguisme individuel et institutionnel devient un terreau fertile pour l’assimilation.

La bonne entente entre les deux groupes linguistiques est certes à espérer, mais tel qu’elle a été vécue par le passé, elle dissimulait des rapports de domination que les acteurs acadiens n’osaient pas remettre en question. La bonne entente ne peut fonctionner sans risque d’assimilation et de domination que si les deux groupes linguistiques sont égaux et que si leur autonomie est reconnue et respectée. Or, ce n’est pas le cas. C’est pourquoi la lutte pour l’égalité juridique est si importante et que plusieurs acteurs acadiens s’y consacrent.

La réflexion de Mathieu Wade semble issue d’un malaise à l’égard du peu d’importance accordée au bilinguisme dans le projet acadien. Ce malaise peut renvoyer au fait que le discours politique dominant sur la dualité linguistique n’est pas parvenu à penser le bilinguisme en toute sérénité. En y voyant le signe de l’assimilation et en s’en méfiant, les acteurs acadiens s’aliéneraient-ils une proportion importante de jeunes? Car, comme il le précise, «Pour nous, c’est tout à fait normal alors que pour certains milieux, c’est pensé comme un problème ou une contamination» (dans Dubé, 2016). Pour mieux saisir le malaise, il faut sans doute se mettre dans les souliers des élèves bilingues qui fréquentent des écoles où on les oblige à parler un français standard, tout en dévalorisant leur bilinguisme. Il n’y a guère de place pour une identité entre deux chaises, pour un bilinguisme vécu dans les murs de l’école. L’identité bilingue n’est pas reconnue. Matthieu Wade s’étonne d’ailleurs que des intervenants en éducation et dans la société civile fassent la promotion de l’identité: «Ça suppose qu’on souffre d’un manque d’adhésion à la langue et qu’il faudrait y adhérer de nouveau» (dans Dubé, 2016). Si ce point de vue est représentatif de la génération de l’article 23, il y a peut-être lieu de s’interroger sur la manière dont s’y prennent les acteurs dans leur projet de construction identitaire. Sans le vouloir, sont-ils en train de produire une génération dont le discours et la pratique vont à l’encontre de leurs objectifs? Là aussi, il nous faudra des études pour y voir plus clair.

Par ailleurs, la critique de M. Wade porte sur le fait de réduire le projet politique acadien à cette seule adhésion à la langue. «Arrêtons de mesurer l’engagement des jeunes à la défense de la langue. Ils se mobilisent pour d’autres enjeux, écologiques, sociaux ou sexuels, mais ça n’exclut pas la francophonie. La langue est secondaire à d’autres préoccupations» (dans Dubé, 2016). En effet, les motivations et les causes de l’engagement de la jeune génération sont multiples, de même que les formes qu’il prend. Au vu des acquis juridiques, est-ce que les acteurs acadiens pourraient davantage débattre du projet de société, et ce, au-delà de la langue, de l’obtention de services en français et de la défense des institutions francophones? Sans aucun doute. Les défenseurs de la langue sont en quelque sorte les gardiens de la frontière identitaire qui délimite la communauté de destin du peuple acadien. Certes, il y aura toujours des zones grises faisant l’objet de débats, mais pour eux, il est essentiel de créer et protéger l’espace francophone qui permettra au peuple acadien de s’épanouir dans l’ensemble de ses composantes et de définir un projet de société global. Perdre de vue l’importance et la nécessité d’œuvrer pour préserver la langue française en contexte minoritaire, c’est courir le risque de l’assimilation. Les groupes linguistiques minoritaires ne peuvent cesser de mener des luttes pour obtenir des droits linguistiques et pour les faire respecter, car les rapports de domination et la pression assimilatrice exercée par les rapports sociaux entre la majorité et la minorité s’exercent au quotidien en contexte minoritaire.

Une partie des interventions de Matthieu Wade nous invitent à faire un pas de plus vers la concrétisation du projet de société acadien en construisant une identité politique qui ne se limite pas à la défense des droits linguistiques. Ce projet ne pourra se définir que si l’Acadie puise à même son héritage national, à sa mémoire collective, à sa vitalité sociolinguistique, que si elle s’ouvre aux nouveaux arrivants et que si elle se pense comme peuple, voire comme une nation. En outre, ce projet ne pourra se définir que dans un cadre délibératif qui offre les conditions d’un débat public pour que celui-ci se fasse au niveau des idées plutôt que des personnes. Mais ça, c’est un autre débat.

Éric Forgues
Directeur général de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques (ICRML)