Qui était René-Arthur Fréchet?

La triste saga du parc René-Arthur Fréchet dans le quartier Sunny Brae de Moncton, précipitamment renommé parc Braemar, n’est pas terminée, tant s’en faut. Le tour de passe-passe pratiqué par le conseil municipal de Moncton a profondément choqué la population francophone. La question va redevenir d’actualité sous peu, car la résolution adoptée par le conseil le 5 décembre 2016 stipule que le parc est renommé Braemar «à condition que le personnel [municipal] prépare des recommandations pour une utilisation appropriée du nom René Arthur Fréchet, qui sera jugée acceptable par le conseil municipal de Moncton.»

Il est donc utile, en prévision de la reprise du spectacle fort justement qualifié en ces pages par Pascal Raiche-Nogue de «vrai roman-savon à la fois désolant et difficile à suivre», de bien situer Fréchet dans son contexte historique afin que nul n’invoque l’ignorance pour perpétuer une sérieuse double injustice ; d’abord contre une personnalité d’exception et en second lieu, contre les citoyens et citoyennes francophones du grand Moncton qui ont été bafoués par un conseil municipal trop empressé à plier l’échine, à la notable exception des conseillers Paulette Thériault et Pierre Boudreau, sous le faux prétexte de la démocratie.

Mais qui était cet homme remarquable dont la mémoire a été traitée si cavalièrement et «qui s’était fait Monctonien et Acadien en 1900» comme l’écrivait Emery LeBlanc, rédacteur en chef de L’Évangéline, au lendemain du décès de Fréchet?

René-Arthur Fréchet descendait de François Frichet, originaire de l’île de Ré, près de La Rochelle, charpentier naval qui s’établit en Nouvelle-France en 1677. René-Arthur naquit à Montréal le 6 janvier 1879, fils d’Arthur Fréchet et de Christine Vallerand. Il avait deux frères, Jules et Émile établis à Québec, ainsi que deux sœurs, Cécile et Anna (Marie), aussi à Québec. Il étudia à l’Université McGill de Montréal et à l’École des Beaux-Arts de Québec. Fréchet obtint un diplôme de l’École Normale de l’Université Laval en 1896 suivi le 20 janvier 1900 d’un diplôme d’architecte de la Chambre des architectes de la province de Québec. Des notes biographiques publiées dans L’Évangéline en décembre 1921 précisent qu’il fut professeur durant deux ans à l’École Normale de Québec.

Diplôme en main, il fut immédiatement employé en qualité d’architecte par le chemin de fer Intercolonial et muté à Moncton où était le siège social de l’Intercolonial, créé en 1872, qui allait fusionner avec d’autres chemins de fer pour devenir le Canadien National en 1915.

Le 14 septembre 1903, Fréchet épousait en l’église Saint-Bernard, à Moncton, Elvina F. Cormier, fille de François dit «Francis» Cormier, marchand à Moncton, et de Delphine Melanson. Le couple eut huit enfants: Joseph René Arthur (1905) mort en bas âge, Marie-Évangéline (1906) mariée à Joseph Robert Milne, Armand Alexandre (1909), Marie-Paule Agnès (1911), mariée à Dean Rogers, Marie Isabelle Marguerite (1913), mariée à Paul Joseph Kelly, Joseph-Léandre (1914), Marie-Fernande (1917), mariée à André Bourque et René (1923) mort en bas âge. Un des fils, le père Léandre Fréchet de la Congrégation Sainte-Croix fut ordonné prêtre dans la cathédrale-crypte de Moncton conçue par son père, et un autre, Armand Fréchet, fut architecte à Montréal. Fréchet quitta l’ICR en 1905 pour s’établir à son propre compte.

Engagement civique et politique

Fréchet participa très activement à la vie civique de Moncton en se faisant élire conseiller municipal en 1925 pour le quartier 2 sous l’administration du maire J. Fred Edgett, puis comme conseiller général en 1927 sous le maire Budd A. Taylor. Lors de cette élection, les candidats Fréchet et G.F. Perry étant à égalité des voix, ce fut le vote du secrétaire municipal, S. Boyd Anderson, qui détermina l’élection de Fréchet. Il fut réélu en 1928 et de nouveau en 1930 sous le maire C.W. Redmond. Il assuma même les fonctions de maire suppléant.

Fréchet fut aussi membre du conseil d’administration de l’aéro-club de Moncton formé en 1928 dans le but de favoriser la construction d’un aéroport à Moncton.

Il avait aussi été l’un des actionnaires du journal acadien L’Évangéline après le départ brusqué de Valentin Landry, mais insatisfait de l’orientation conservatrice que ce journal afficha lors de l’élection fédérale de 1911, il souscrivit 200 $ pour deux parts d’actions dans un nouveau journal, L’Acadien, qualifié de «franchement libéral». Pierre J. Véniot, qui sera premier ministre du Nouveau-Brunswick de 1923 à 1925, assumait la présidence tandis que Fréchet était vice-président de la société propriétaire dont Clément Cormier, journaliste, père du recteur fondateur de l’Université de Moncton, était à la fois le secrétaire-trésorier et le gérant.

Fréchet avait été membre de la succursale La Tour de la Société l’Assomption; appartenait aux Chevaliers de Colomb ainsi qu’à l’Ordre des Forestiers. Il s’enrôla durant la Première Guerre mondiale et servit dans l’armée en qualité d’officier recruteur. Il termina la guerre avec le rang de capitaine. Durant la Seconde Guerre mondiale, Fréchet fut attaché au commandement aérien de l’est, à Halifax, en qualité d’architecte civil. Il servit quatre ans dans cette capacité.

L’éminent architecte

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Mary’s Home, à Moncton. – Photo: John Leroux

Très tôt dans sa carrière, Fréchet se révéla architecte de grand talent, reconnu non seulement localement, mais ailleurs au Canada. En 1921, L’Évangéline écrivait: «M. Fréchette (sic) a rédigé les plans d’un grand nombre d’églises et d’édifices publics dans les provinces maritimes où il jouit d’une réputation enviable. Il a devant lui un bel avenir.» Visionnaire pratique, il fonda à Moncton, le 26 septembre 1927 la Maritime Association of Architects, à l’intense satisfaction du très sérieux Royal Architectural Institute of Canada, fondé en 1907. La nouvelle association regroupait les architectes du Nouveau-Brunswick, de l’Île-du-Prince-Édouard et de la Nouvelle-Écosse. L’Association tint sa première réunion générale à l’Hôtel de Ville de Moncton le 31 janvier 1928 durant laquelle on entérina les décisions prises l’année précédente. Fréchet fut élu premier président de l’Association, à temps pour participer à Ottawa, à l’assemblée générale annuelle de l’Institut national où il fut désigné deuxième vice-président.

À sa mort, en 1950, Emery LeBlanc, rédacteur en chef de L’Évangéline, déplorait que Moncton ait perdu depuis peu «plusieurs de ces hommes qui étaient dans la fleur de l’âge au moment où la population française de la ville prit son premier essor. Il est remarquable que ces hommes avaient également joué un rôle important et bien en vue dans toute l’Acadie.» LeBlanc comptait Fréchet, qui parmi ceux-là. Il ajoutait :

Architecte recherché, M. Fréchet a doté l’Acadie de toute une série d’édifices imposants. Il serait trop long d’en faire l’énumération, mais il faut absolument mentionner parmi ses nombreux temples, la magnifique église de St-Bernard en Nouvelle-Écosse, dont les lignes gothiques et l’ensemble harmonieux font l’admiration des touristes et l’orgueil des Acadiens de la Baie-Sainte-Marie; parmi ses résidences, le palais épiscopal de Moncton, qu’il construisit il y a une trentaine d’années pour la famille Sumner.

On trouvera une longue liste, assurément incomplète, des réalisations architecturales de Fréchet dans « Biographical Dictionary of Architects in Canada 1800-1950 » sur le site internet dictionaryofarchitectsincanada.org.

L’une des plus émouvantes réalisations de Fréchet est sans contredit l’église-souvenir du Lieu historique national de Grand-Pré désigné, en 2012, site du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il fit une première esquisse et, semble-t-il une maquette, au printemps de 1919 pour le compte du chemin de fer Dominion Atlantic, propriétaire du terrain historique. Le DAR passa peu de temps après au Canadien Pacifique qui céda le terrain, en 1921, à la Société mutuelle l’Assomption. La construction de ce qu’un article anonyme dans L’Évangéline appelait la «Chapelle Mémoriale» devait évoquer l’église Saint-Charles à Grand-Pré dont, en réalité, on ne savait rien! Le même article précise cependant que le «mémorial, malgré son peu de décorations extérieures, malgré sa modestie, aura des lignes très gracieuses, il sera en tout français.»

Des illustrations versées dans le fonds d’archives René-Arthur Fréchet conservé au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson suggèrent fortement où Fréchet puisa son inspiration pour l’église-souvenir. Ce sont l’église de Sainte-Anne-de-Beaupré, construite en 1676, mais démolie en 1878, la chapelle de Tadoussac construite en 1747 et la chapelle du Cap-de-la-Madeleine érigée en 1694.

Moncton a conservé plusieurs édifices dont Fréchet a dressé les plans. Signalons sans dresser une liste exhaustive les plus importants: la maison Peters (1903), rue Highfield, le théâtre Capitol (1926), splendidement restauré, le porche de l’église Saint-Bernard (1916) et le presbytère adjacent (1914-15), l’ancien Hôtel-Dieu (1927) incorporé au complexe hospitalier Dr Georges-L.-Dumont, l’ex-école de la rue Essex (1933) et l’orphelinat des Sœurs du Bon-Pasteur (1945) à Sunny Brae, devenu le Pavillon Léopold-Taillon de l’Université de Moncton.

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Le théâtre Capitol (1926) – Photo: Raven Spanier, courtoisie de John Leroux.

Parmi les édifices démolis, il faut mentionner l’Académie du Sacré-Cœur (1922-23) sur la rue Church qui servit d’école française, de centre culturel, le siège du journal

L’Évangéline, et qui abrita des classes de l’Université Saint-Joseph en mutation pour devenir l’Université de Moncton. Toutefois, l’édifice le plus iconique avec lequel Fréchet reste associé est, incontestablement, l’imposant Mary’s Home, chemin Mountain.

Édifié de 1906 à 1908, il a servi d’école, de couvent, de refuge, d’orphelinat, de résidence pour aînés, etc. À travers ses disparates vocations et ses nombreux changements de noms, l’édifice a été très largement transformé au cours de plus d’un siècle. Il a même perdu ses créneaux distinctifs. On procède actuellement à sa réhabilitation en le transformant en unités de copropriétés.

John Leroux, dans son livre Building New Brunswick dit du Mary’s Home: Le Mary’s Home, une structure ressemblant à un château de style gothique tardif, est un édifice distinctif de toute l’œuvre de Fréchet à Moncton […]. La gamme stylistique de Fréchet allant de l’italianisant au gothique démontre la variété éclectique des premiers architectes du début du vingtième siècle, qui pouvaient puiser dans un grand nombre de styles différents. (traduction).

Ironie du sort: lorsque la paroisse française Notre-Dame-de-l’Assomption fut créée en 1914, détachée de Saint-Bernard, l’évêque de Saint John, Mgr Édouard-Alfred LeBlanc, avait décrété que la paroisse Saint-Bernard verserait 25,000 $ en cinq tranches de 5,000 $ à la nouvelle paroisse. C’était manifestement exorbitant. Saint-Bernard refusa de verser la moindre somme pour aider la nouvelle paroisse. En 1916, l’évêque décida d’administrer directement les propriétés ecclésiastiques à Moncton, y compris le Mary’s Home. Il informa le curé Savage de Saint-Bernard que dorénavant celui-ci ne devait pas s’occuper du financement de ces propriétés dont il confiait la responsabilité à un agent.

Qui désigna-t-il comme agent ? Nul autre qu’une vieille connaissance, René-A. Fréchet que l’évêque avait connu lorsqu’il était curé de la paroisse Saint-Bernard, à la Baie-Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse. Fréchet avait été l’architecte de cet immense temple en 1910 !

Au moins trois autres édifices patrimoniaux dus au talent de Fréchet sont encore présents à Moncton. Il s’agit de la Maison-Mère des Religieuses Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, rue King, dont les parties greffées sur l’ancien hôpital général de Moncton sont de Fréchet, et de l’élégante maison Peters, au 35 de la rue Highfield qui abrita longtemps le YWCA, érigée à partir de 1903. Incidemment la résidence et le cabinet de travail de Fréchet jouxtaient l’arrière de cette maison, aux coins des rues Bonaccord et Campbell.

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Église Saint-Joseph de Tracadie. – Photo: courtoisie John Leroux

Fréchet a aussi laissé sa marque ailleurs dans la province. On lui doit, notamment les églises de Paquetville, Tracadie, Charlo, et Saint-Antoine, le collège de Bathurst, les bureaux de poste de Saint-Léonard, Minto et Rogersville, sans oublier le greffe des tribunaux du comté de Madawaska, pour n’énumérer que ces réalisations.

Acadien et Monctonien par choix, René-A. Fréchet a joué un rôle de premier plan dans le développement de Moncton. La preuve en est faite et elle est probante. Les conseillers municipaux devront s’en souvenir le temps venu, car, comme l’écrivait Camus fort à propos: «Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde.» Le conseil municipal de Moncton aura bientôt l’occasion de corriger ce qui était au départ un vrai malheur. Mal lui en prendra, n’en doutons pas, s’il n’écoute pas la voix de la raison.

Robert Pichette
Moncton