Le corps humain n’est pas à vendre

Une compagnie privée, Canadian Plasma Resources, attend juste le feu vert d’Ottawa pour ouvrir toutes grandes ses portes à Moncton et payer les citoyens qui sont prêts à vendre une partie d’eux-mêmes, soit leur plasma, pour quelques dollars.

Certains se demandent: où est le problème?

L’ouverture d’une clinique à but lucratif de collecte de plasma va à l’encontre de l’une des recommandations de la Commission d’enquête du Juge Krever. Si les gens se souviennent du scandale du sang contaminé à la suite duquel plus de 30 000 hommes, femmes et enfants ont été infectés par le virus de l’hépatite C ou celui du VIH, ils se souviendront d’une des recommandations clés du rapport. Cette recommandation précisait la nécessité d’un système unique de collecte de sang et de plasma au Canada. À la suite de ce rapport, la Société canadienne du sang et Héma-Québec ont été créés et sont maintenant chargés de cette responsabilité. L’ouverture d’une clinique à but lucratif va donc à l’encontre de cette importante recommandation.

Payer des citoyens pour recueillir leur plasma va aussi à l’encontre des directives de l’Organisation mondiale de la santé. Celle-ci recommande très clairement que la Collecte de sang, de plasma et d’autres produits sanguins soit faite auprès de donneurs volontaires non rémunérés, réguliers, et à faible risque. Selon l’OMS, les donneurs volontaires non rémunérés sont ceux et celles qui présentent le moins de risques à la sécurité de notre système. La Société canadienne du sang abonde dans le même sens et va même plus loin, car elle soulève la question de l’obligation de rendre des comptes. Une compagnie privée n’a pas l’obligation de rendre des comptes au public, contrairement à la Société canadienne du sang qui est financée par les provinces, dont le Nouveau-Brunswick, et doit rendre des comptes à nous les contribuables.

Le plasma est une partie de notre sang et, au même titre que nos reins, nos poumons ou nos yeux, constitue une partie intégrante de notre corps. L’acceptation de cliniques comme celle de Moncton qui paieraient pour recueillir une partie de notre corps (le plasma), rabaisse le corps humain à celui de l’animal dont on peut prélever une partie. Cette pratique ouvre toute grande la porte à la vente d’autres parties de notre corps.

Un des arguments de Canadian Plasma Resources est que le Canada manque de plasma et qu’elle va ainsi contribuer à l’autosuffisance. Précisons d’abord que la Société canadienne du sang recueille assez de plasma pour les besoins du Canada. Toutefois, il n’y a pas suffisamment de plasma pour la transformation de ce produit en médicaments. Le plasma que Canadian Plasma Resources va prélever de ses clients ne sera pas pour le marché canadien, car la Société canadienne du sang a bien précisé qu’elle ne l’achèterait pas.

Il est important de comprendre que Canadian Plasma Resources, compagnie au nom canadien, fait partie de la multinationale ExaPharma, qui appartient à la famille Riahi de l’Iran. Elle est en partenariat avec Biotest AG, une compagnie pharmaceutique allemande qui a 13 centres de collecte de plasma en Europe, 22 aux États-Unis, ainsi qu’une usine de fractionnement du plasma à Dreieich en Allemagne. De plus, il est aussi important de savoir qu’en 2013, Canadian Plasma Resources a ouvert deux cliniques de collecte de plasma en Ontario, soit une près d’un refuge pour homme à Toronto et une autre près d’une clinique de méthadone à Hamilton. La province de l’Ontario a alors adopté la Loi sur le don de sang volontaire et les cliniques ont dû fermer.

À Moncton, les clients ciblés par Canadian Plasma Resources sont les étudiants et les personnes vivant dans la pauvreté. À partir de 17 ans, les jeunes peuvent donner leur plasma. Dans la région, il y a l’Université de Moncton, Crandall University, Mount Alison University, deux collèges communautaires, Oulton College et plusieurs écoles secondaires, donc un large bassin d’étudiants. Quant à l’autre cible, les personnes vivant dans la pauvreté, là encore il y a un large bassin de gens en difficulté financière.

Selon la publicité et le site web non bilingues de la compagnie, le don de plasma sauve des vies, il aide le Canada à devenir autonome en produits dérivés du plasma et, de plus, il est gratifiant de donner. Ce que ces beaux slogans cachent, c’est que cette compagnie est là pour faire de l’argent, rien d’autre. Un don de plasma que Canadian Plasma Resources paie 25$ peut valoir 300$ en produits pharmaceutiques. Ce que ces slogans cachent, c’est le début du démantèlement de notre système national de collecte de sang et de plasma. Ce que ces slogans cachent, c’est l’exploitation des jeunes et des citoyens les plus vulnérables de notre société.

Est-ce ce dont nous avons vraiment besoin? Non!

Nancy Arseneau, infirmière en santé publique
Coprésidente de la Coalition de la Santé du Nouveau-Brunswick