Une coopérative en crise

Toutes mes félicitations à Jean Berthélémé, à Anthony Doiron et à l’Acadie Nouvelle pour avoir brisé la loi du silence sur la crise qui secoue une des plus grosses coopératives d’habitation du Nouveau-Brunswick. Je suis fier de pouvoir dire que je suis un membre fondateur de la (Maple Grove) Coopérative l’Érablière à Moncton… mais beaucoup moins fier de ce qu’est devenue notre coopérative au cours des dernières années.

Le traitement scandaleux de Jean Berthélémé, un de nos membres les plus dévoués et les mieux informés sur les coopératives, est malheureusement loin d’être un cas isolé. Harcèlement, intimidation, menaces d’expulsion sont devenus monnaie courante dans notre coopérative dysfonctionnelle, où ils remplacent le dialogue respectueux entre adultes. Il est pour le moins risqué d’être un lanceur d’alerte (whistleblower) chez nous.

Le dossier le plus préoccupant à Maple Grove est sans doute celui de la santé et de la sécurité des membres – y compris les plus vulnérables. Botaniste amateur depuis plus de 35 ans, j’avais signalé au bureau de la coopérative à l’été 2014 la présence d’une plante connue pour avoir empoisonné des enfants, la morelle douce-amère (« bittersweet nightshade », appelée parfois « deadly nightshade »- Audubon Society, p.806). On m’a demandé de mettre cela par écrit et ce fut fait aussitôt, dans deux lettres du 17 et du 23 juin 2014.

N’ayant reçu aucune réponse à ces lettres urgentes – pas même un accusé de réception – le 7 août je me suis rendu au bureau où l’on m’a dit que le Conseil ne tarderait pas à se pencher sur ce dossier. Rassuré, j’ai décidé de patienter… Mais deux ans plus tard, je n’avais toujours pas reçu de réponse à mes missives et la plante très envahissante longeait maintenant sur près de 60 pieds un trottoir du côté nord où passent régulièrement des enfants et des animaux domestiques. Un des noms populaires de la morelle est «crève-chien».

Voilà pourquoi en août 2016, juste avant la saison des petits fruits, j’ai décidé de contacter le Ministère de l’Agriculture pour faire confirmer l’identification faite en 2014. Le Ministère s’est montré très coopératif et efficace. Charles Comeau a offert de venir sur place prélever des échantillons de la plante. Ceux-ci furent soumis à un expert qui confirma «hors de tout doute» qu’il s’agissait bien de morelle douce-amère, une plante qui, dit-il, «a la réputation d’avoir empoisonné des enfants». Dans son rapport, Gavin Graham recommande l’éradication en rappelant le principe de prudence élémentaire: «Mieux vaut prévenir que guérir». Dès le 7 septembre, j’ai transmis le rapport d’expert à Philippe Beaulieu, président de la coopérative.

Qu’a fait le Conseil d’administration? Rien. Les petits fruits vermeils, si tentants pour les enfants brillaient impunément au soleil… Face à la passivité de la haute direction, le 16 septembre, trois membres ont pris sur eux de faire une cueillette systématique de tous les fruits: nous en avons rempli deux pleins sacs, car entre-temps, un membre a découvert une deuxième talle de morelle, du côté ouest cette fois, le long d’un trottoir où passent régulièrement des enfants. Le trio n’avait pas l’équipement nécessaire pour procéder à l’éradication, mais nous comptions sur la coopérative pour se décider enfin à prendre ses responsabilités.

Mais en vain. Le 9 novembre 2016, le président de la coopérative m’a adressé une très curieuse missive m’accusant d’avoir fait de «l’intimidation» auprès d’un fonctionnaire du Ministère de l’Agriculture… Pas un mot d’explication n’est donné pour l’inaction du C.A. face au rapport de l’expert. M. Beaulieu martèle: «Nous sommes légitimés de prendre les décisions que nous prenons». Le C.A. et son président sont-ils conscients de la valeur la vie d’un enfant? Et ont-ils songé un instant à ce que pourrait coûter à Maple Grove une poursuite pour une «mort injustifiée» qui résulterait d’un empoisonnement accidentel?

La litanie de reproches de M. Beaulieu se termine sur une… menace d’expulsion. Dans le cas de Jean Berthélémé comme dans le mien, le C.A. et son président sont si sûrs de leur bon droit qu’ils ont rejeté sans vergogne toute forme de médiation, y compris une médiation d’urgence que lui avait proposée l’année dernière la Commission des droits de la personne du NB.

Quant à nos 138 membres, qui possèdent dans une coopérative d’habitation le pouvoir décisionnel final, j’ose espérer qu’ils n’attendront pas une hausse vertigineuse de nos loyers pour demander des comptes au C.A. sur son style de gouvernance autocratique, aux antipodes des valeurs coopératives et des valeurs démocratiques qui font la fierté des Canadiens depuis 150 ans.

Louis Fournier, Moncton