Vieillissement: un enjeu crucial pour les milieux ruraux

Les données les plus récentes du recensement de Statistique Canada sont on ne peut plus évocatrices. Avec 19,9% de sa population âgée de 65 ans et plus en 2016, le Nouveau-Brunswick est la province qui, ex aequo avec la Nouvelle-Écosse, comporte la plus forte proportion de personnes âgées au pays. À titre comparatif, en 2011, celle-ci s’établissait à 16,5% par rapport à 10,1% en 1981. La montée en âge des générations relativement nombreuses nées lors du renouveau démographique suivant la Seconde Guerre mondiale conjugué à l’allongement de l’espérance de vie et à une natalité affaiblie a effectivement eu pour effet de favoriser une instabilité croissante des structures d’âge. À ces facteurs, s’ajoutent, le jeu des mouvements migratoires et celui de l’héritage démographique qui, à certains endroits, contribuent à amplifier ce déséquilibre.

Les personnes âgées

De 1981 à 2016, le nombre de personnes âgées a plus que doublé au Nouveau-Brunswick. Si, sur ce plan, la province arrive au cinquième rang à l’échelle canadienne, cette gérontocroissance se manifeste toutefois de manière très variable selon les régions. Par exemple, 12 municipalités de la province, dont quatre se retrouvent dans le comté de York, ont enregistré une augmentation de 500% ou plus du nombre d’aînés. Au contraire, ces derniers ont décru dans 17 localités, plusieurs de celles-ci étant particulièrement affectées par la dénatalité et l’exode de la population. Loi du nombre oblige, ce sont les villes (231,9%) qui ont affiché la plus forte hausse de personnes âgées en l’espace de 35 ans, cet accroissement s’établissant à 215,9% dans le cas des milieux ruraux, c’est-à-dire des localités dont la population est inférieure à 2500 habitants. Il n’en demeure pas moins que parmi les 27 localités où le nombre d’aînés a triplé entre 1981 et 2016, 12 correspondent à des milieux ruraux. En outre, six de ceux-ci ont moins de 500 habitants.

La situation est, par ailleurs, différente si l’on examine le vieillissement par le haut, c’est-à-dire l’augmentation de la proportion des personnes âgées de 65 ans ou plus parmi la population totale. À cet égard, après Terre-Neuve-et-Labrador, le Nouveau-Brunswick est la province canadienne la plus touchée par ce phénomène, la proportion d’aînés s’étant accrue de 9,8% entre 1981 et 2016. Le vieillissement par le haut semble davantage le fait des milieux ruraux dont la proportion de personnes âgées a augmenté de 11% en l’espace de 35 ans par rapport à 10,5% pour les villes. Le phénomène s’observe surtout dans les localités de moins de 1000 habitants, mais aussi au sein de municipalités plus populeuses comme Lamèque, Dalhousie, Petit-Rocher, Saint-Louis-de-Kent et Richibucto où l’augmentation de la proportion d’aînés a été supérieure à 20 points de pourcentage durant cette même période. Au Nouveau-Brunswick, cette dernière situation concerne 12 localités. Parmi celles-ci, huit ont été en décroissance démographique entre 1981 et 2016, ce qui traduit d’une part, un affaiblissement, voire une marginalisation du tissu de peuplement, et d’autre part, de profonds déséquilibres quant à la pyramide d’âge de ces localités laquelle tend à s’étrangler en raison de la diminution du nombre de jeunes que l’on désigne sous le nom de juvénodécroissance.

Les jeunes

À ce chapitre, le Nouveau-Brunswick occupe le deuxième rang à l’échelle nationale, derrière Terre-Neuve-et-Labrador. De fait, entre 1981 et 2016, les moins de 24 ans ont décru de 23,1% au sein de la province, ce qui représente, en valeur absolue, un manque à gagner de 106 240 personnes. Avec une diminution de 40,9%, les très petites localités, c’est-à-dire celles dont la population est inférieure à 500 habitants, constituent le segment de l’espace rural le plus affecté par cette décroissance. C’est le cas en particulier de Notre-Dame-de-Lourdes, de Colborne, de Dorchester, de Balmoral et de Baker Brook où le nombre de jeunes a chuté de plus de 80% en l’espace de 35 ans.

Défini par la diminution de la proportion de jeunes parmi la population, le vieillissement par le bas est une réalité qui caractérise particulièrement le Nouveau-Brunswick. De fait, la province arrive au troisième rang à l’échelle du pays eu égard à ce phénomène. De 1981 à 2016, la proportion de jeunes a décliné de 15,7%. Fait pour le moins déstabilisant, les villes (-19%) sont pratiquement autant concernées que les milieux ruraux (-19,3%) par cette forme de vieillissement. Néanmoins, avec une baisse de 21,9%, les localités rurales dont la taille démographique oscille entre 500 et 999 habitants ont été les plus touchées par la diminution de leur proportion de jeunes au cours de la période 1981-2016. Seules celles de Woodstock 23 et Big Hole Tract 8 s’inscrivent en porte à faux à cette tendance lourde.

En suivant les moins de 24 ans en 1981 lesquels font partie de la cohorte des 35 à 59 ans en 2016, le Nouveau-Brunswick accuse une perte nette de 43 290 personnes, ce qui représente une diminution de 14%. À l’échelle du pays, Terre-Neuve-et-Labrador (-32,6%), la Saskatchewan (-16,8%), la Nouvelle-Écosse (-10,7%), l’Île-du-Prince-Édouard (-8,8%) les Territoires-du-Nord-Ouest (-4,0%) et, dans une moindre mesure, le Manitoba (-2,6%) ont connu une évolution similaire à celle du Nouveau-Brunswick alors que le Canada, au contraire, affichait une augmentation de 20,3% de ces mêmes effectifs totalisant un gain de 2 061 955 personnes. Cet état de fait met en exergue les forts courants migratoires auxquels les provinces de l’Atlantique sont assujetties. Sur ce plan, le Restigouche semble littéralement se vider de ses jeunes. De fait, parmi les 25 localités du Nouveau-Brunswick, dont la proportion des 0 à 24 ans en 1981 compris dans le groupe des 35 à 59 ans en 2016 a régressé de 50% ou plus en l’espace de 35 ans, six se situent dans ce comté en fort dépeuplement. Seulement 50 subdivisions de recensement (sur un total de 243) ont connu une trajectoire inverse. Il s’agit essentiellement de localités situées à la périphérie des villes (comme Memramcook ou Lincoln) ou alors de milieux urbains en forte croissance démographique tels que Dieppe, Moncton et Shediac.

Cette brève analyse a permis de montrer que le vieillissement représente un enjeu crucial au Nouveau-Brunswick. Celui-ci affecte autant les milieux ruraux qu’urbains, bien que les premiers soient davantage concernés que les seconds. Au surplus, de vastes portions de la province sont aux prises avec la décroissance continue de leur population. De manière plus précise, 14 municipalités du Nouveau-Brunswick n’ont jamais cessé de perdre des effectifs démographiques entre 1981 et 2016. Onze de celles-ci appartiennent au monde rural et trois, en l’occurrence Shippagan, Bathurst et Dalhousie, correspondent à des villes. Pour ces raisons, il devient impératif de mettre en place non seulement une politique territoriale du vieillissement tournée vers l’amélioration de la qualité de vie des aînés, mais aussi une stratégie d’aménagement du territoire qui permettra de freiner l’hémorragie démographique dont souffre de nombreux segments de l’espace rural néo-brunswickois. Parmi les grandes lignes de cette stratégie, mentionnons: des mesures visant à mieux contrôler les flux migratoires, le renforcement de noyaux de peuplement (en particulier des petites villes sises au nord de la province), des initiatives destinées à stimuler la natalité, des crédits d’impôt pour les jeunes familles et les aidants naturels ainsi que l’accroissement du nombre d’immigrants.

Majella Simard, Ph.D. en développement régional
Professeur au Département d’histoire et de géographie
Université de Moncton