Lettre ouverte à Phil Comeau

Vous nous avez présenté hier soir ici à Carleton-sur-Mer (Québec) votre film documentaire: Zachary Richard toujours batailleur. Dans le cadre de notre 250e de fondation et du même jet le 250e de la déportation acadienne, le grand dérangement, notre diaspora pour employer un mot bien compris aujourd’hui.

Ce film m’a remuée, car je suis issue de là. Je vous partage ce qui monte en moi ce matin: le cri de Zachary Richard devant l’église de Grand Pré fait écho en moi comme les ricochets d’un galet bien rond sur la mer trop calme du chant Évangeline. Huit ricochets pour les huit générations qui me relient au couple Raymond Bourdages et Esther Leblanc, mes ancêtres acadiens des deux côtés, car je suis Bourdages-Bourdages.

Le cri de Zachary Richard amorce des ondes de choc à chacune de mes générations comme le galet à chacun de ses ricochets amorce des ondes rondes, troublant le calme de mes souvenirs.

Je pleure des larmes douces toutes les fois que j’entends le chant Évangeline. Le chant Réveil de Zachary Richard a labouré mes entrailles acadiennes. Dans ma mémoire silencieuse, chacune de mes huit générations d’ancêtres porte des traces de ce drame évoqué par ce chant.

L’écho des cris des enfants qui meurent, l’écho des cris d’hommes et de femmes qui hurlent leur impuissance en mourant de faim, de soif, de naufrages, tassés comme du bétail sur des bateaux. Le but: l’extinction de cette race d’insoumis aux lois des nouveaux conquérants de leurs terres.

Mais aussi le cri d’hommes et de femmes qui se sont battus sur terre et sur mer, et il y en a beaucoup, et ils ont vaincu, car on est là aujourd’hui. Le peuple acadien dispersé au travers de l’Amérique et de l’Europe a sa propre patrie: le cœur de chacun. L’Acadie revit à chacune des retrouvailles à Belle-Ile-sur-mer Bretagne, en Louisiane, en Acadie (N.-B.), en Gaspésie…

Oui, mes larmes rejoignent celles d’historiens, de chanteur, de réalisateur-scénariste de ma race canadienne-française catholique, ma race acadienne, qui portent courageusement au grand jour notre diaspora à nous de 1755.

Lever le voile sur les horreurs subies trouble le cœur, mais il faut dire ce passé, le revivre un moment par le chant, la musique, la danse, comme nos ancêtres l’ont fait depuis huit générations pour y puiser force, courage et détermination.

Merci, Phil Comeau, votre film restera pour continuer notre mémoire collective. Vous avez su aider Zachary Richard à nous dévoiler ce qui dort en chacun de nous, un CRI qui libère.

Louise Bourdages
Carleton-sur-Mer (Québec)