Crise des réfugiés haïtiens: le silence acadien m’assourdit

En Acadie, actuellement, on nous montre un pays où on considère qu’il n’est plus nécessaire de se battre pour prendre sa place au soleil, comme si c’était déjà fait. Les «chialeux» qui exigent le service en français à Moncton comme à Dieppe sont de vieux «radoteux» pris dans des lubies d’antan. On est de l’Acadie moderne et mondialisée, celle qui considère qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une identité pour rayonner dans le monde…

Et nos organismes subventionnés – à qui on a bien expliqué que leur rôle était non pas de défendre l’Acadie, mais bien de répondre aux critères des programmes fédéraux – ont cherché à agir sans trop déranger… de peur de perdre leur pain, évidemment.

On entend donc depuis une quinzaine d’années un discours qui rappelle le péril démographique que nous ne pourrons régler que par l’immigration. On énonce des vœux pieux qui assurent que le nombre d’immigrants francophones au Nouveau-Brunswick est la voie d’espoir en ce moment. Ce n’est pas illogique, mais quand on sait que notre propre population doit s’exiler pour gagner sa vie, je ne vois pas comment on va peupler cette province que même les natifs quittent pour échapper à la misère des piètres conditions de travail, notamment sur le plan de la rémunération.

Ce discours «immigrationniste» que nos organismes ressortent pour nous rassurer quant à leur pouvoir, il a malgré tout donné très peu de résultats lors de la vague d’accueil des Syriens en quête d’un refuge hors des cruautés de Bachar el-Assad. Fidèle à lui-même, quand le fédéral a sorti d’importants fonds pour soutenir une démarche nationale, c’est aux organismes anglophones qu’il les a donnés.

Et, bien que cette frénésie d’accueil ne fasse plus la une des médias, disons que j’ose penser que, dans cette vague d’accueil, les proportions d’immigrants syriens qui se sont intégrés à la communauté francophone du Nouveau-Brunswick sont nettement inférieures aux objectifs que nos organismes disent viser. Mais bon, le dossier est clos, et j’espère que tous les Syriens qui se sont installés dans notre province y trouvent paix et prospérité.

En ce moment, fuyant les sautes d’humeur du président états-unien, des milliers d’Haïtiens frappent aux portes de notre pays. On entend les Québécois en faire une patate chaude et on voit le gouvernement fédéral jouer les gentils en attendant le moment fatidique des nombreuses déportations qui s’ensuivront sans doute.

Les mouvements de population du troisième millénaire ont commencé, et que ce soit pour des raisons politiques, économiques, climatiques ou autres, ils vont s’accentuer. Nos communautés acadiennes ont un déficit démographique que nos organismes connaissent bien. Qu’attend-on pour faire signe à ces Haïtiens qui se cherchent une terre d’accueil, pour élaborer une stratégie pour profiter de l’occasion et enrichir la population du Nouveau-Brunswick d’un fort contingent francophone?

C’est sans doute complexe, mais pour le moment, je n’ai entendu ni nos organismes ni l’actuel gouvernement provincial, composé d’une majorité d’Acadiens, murmurer quoi que ce soit. Le leadership pourrait venir d’ici, mais on attend comme d’habitude des miettes éventuelles venues du Canada central… à la remorque de critères établis ailleurs que chez nous.

Je sais, il faut faire la différence entre réfugiés et immigrants. Par contre, ce que je sais, c’est qu’il y a présentement aux États-Unis une soixantaine de milliers d’Haïtiens dont le statut de protection temporaire pourrait être retiré par le président bringuebalant de ce pays.

N’y a-t-il pas là une occasion en or pour à la fois faire preuve d’un vrai esprit d’accueil, et d’autre part combler le déficit de l’immigration francophone ici? On fait venir des travailleurs étrangers temporaires à Memramcook et Cap-Pelé, on manque d’ouvriers pour agrandir des usines au Madawaska, on manque de hauts fonctionnaires qui parlent français à Fredericton.

Nous avons un déficit démographique répète-t-on, et il y a soixante mille Haïtiens qui pourraient être heureux de venir chez nous. Qu’est-ce qu’on attend pour leur faire signe?

Je sais, je rêve, mais simplement imaginer autour de moi à Moncton l’établissement de quelques milliers d’Haïtiens, et déjà l’hiver me semble moins frigorifiant.

Jean-Guy Duguay
Moncton