Réorganisons l’intendance des forêts publiques

François Gravel mérite des félicitations pour son commentaire sur l’utilisation du glyphosate par l’industrie forestière et Énergie Nouveau-Brunswick (Moratoire sur le glyphosate, 27 août). Le 2 septembre, Mike Legere, directeur général du groupe industriel Forêt NB, a tenté de discréditer les arguments de M. Gravel. Son propos appelle, à son tour, un examen attentif et une réfutation.

Au Nouveau-Brunswick, la lutte citoyenne contre l’arrosage de la forêt, soit l’utilisation d’herbicides visant à éliminer les feuillus et toute autre végétation concurrente dans les plantations de conifères, mijote depuis des décennies. Ces plantations et les épandages qui y ont été associés ont commencé à être utilisés de façon exponentielle pendant les années 70 et 80. Plusieurs de ces herbicides, vantés au départ comme une solution miracle sans aucun danger, ont été adoptés puis interdits par la suite lorsque leurs impacts négatifs sur les êtres humains et sur le monde animal et végétal se sont avérés trop importants.

Aujourd’hui, les herbicides sont déversés sur 40% de l’ensemble de la forêt exploitée au Nouveau-Brunswick (Médecin-hygiéniste en chef, 2016). Si vous pensez que c’est beaucoup, prenez en considération ceci: un tiers de tout le glyphosate utilisé dans l’exploitation forestière au Canada en 2014 a été utilisé au Nouveau-Brunswick. Un tiers! Ceci dans une province qui comporte moins de 1% de la superficie canadienne et de la population du pays. Dire que la région traitée est petite, c’est nier que notre exposition à de tels produits est potentiellement nocive et qu’elle nécessite une attention accrue, puisque nous sommes une population essentiellement rurale.

M. Legere voudrait nous faire croire que l’agriculture est la grande coupable quand il s’agit d’utilisation d’herbicides. Ceci n’est pas exact. Au Nouveau-Brunswick, l’industrie forestière utilise 61% de tout le glyphosate utilisé; l’agriculture n’en utilise que 11%. La situation au Nouveau-Brunswick est unique. Dans le monde, en effet, la majorité du glyphosate utilisé est dans l’agriculture. De ce fait, nous avons toutes et tous du glyphosate dans notre nourriture, et par conséquent, dans notre sang et dans notre urine. À notre connaissance, il n’y a pas d’études concernant l’impact du glyphosate sur les habitants vivant à proximité d’une plantation qui en est arrosée. Ceci dit, toujours plus d’études scientifiques lient le glyphosate à de nombreuses maladies chez les humains et les animaux.

La volonté d’arrêter l’arrosage au Nouveau-Brunswick a commencé sur les médias sociaux en 2013. Ce mouvement a attiré des alliés improbables y compris des chasseurs, des pêcheurs, des naturalistes, des cueilleurs, des activistes, des producteurs bio et des travailleurs forestiers. Le fait que l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) ait classé le glyphosate comme «potentiellement cancérigène pour l’être humain» en 2015 a contribué à mobiliser une énorme foule préoccupée par cette situation. Depuis 2015, des citoyens opposés à l’arrosage se sont organisés, se sont joints et sont descendus dans la rue et dans les espaces publics à travers le Nouveau-Brunswick.

Pourquoi de tels mouvements sont-ils nécessaires? Parce que le gouvernement, dans sa défense incessante et rigide de l’industrie forestière, a fait la sourde oreille aux préoccupations de la population. D’innombrables lettres, de réunions avec les ministres, de pétitions (dont la plus grande pétition de l’histoire du Nouveau-Brunswick, signée par 33 000 opposants à l’épandage d’herbicides) ont eu comme résultat le silence, ou pire encore, de vagues assurances que le glyphosate est inoffensif. Étant donné que le Nouveau-Brunswick a le taux de cancer le plus élevé du Canada, on pourrait imaginer ou espérer que le gouvernement fasse tout ce qui est possible pour identifier, étudier et éliminer les causes probables.

Mais voilà. Le torrent de colère publique déclenché par l’arrosage concerne autant cette pratique que le fait que le gouvernement et l’industrie forestière s’unissent contre la population afin de promouvoir une pratique qu’ils savent douteuse. La population sait qu’il s’agit des profits des sociétés privées au détriment de la santé des citoyens et de l’environnement. Il s’agit aussi de leur porte-monnaie. Presque 3 millions $, puisés dans les impôts, sont dépensés chaque année pour la pulvérisation. Et malgré des sondages publics qui indiquent que la population souhaite que les forêts publiques et terres traditionnelles des autochtones soient gérées pour préserver la qualité de l’eau et l’habitat de la faune et pour respecter d’autres valeurs telles que les droits des traités autochtones, il n’y a absolument aucune porte d’entrée pour les citoyens dans le processus de gestion de la forêt.

Un gouvernement réceptif, désirant l’intérêt supérieur de ses citoyens est un élément essentiel pour bâtir un sentiment de confiance et de satisfaction chez sa population. Lorsqu’un gouvernement cesse d’écouter, il se rend vulnérable à des mouvements bien informés et déterminés qui ne voit pas d’autres options que de s’informer rigoureusement et de se munir de faits, d’engager l’indignation morale de la population et d’agir dans son intérêt. Les élus devraient reconnaître que cela peut résulter dans une mobilisation pour le retrait du gouvernement d’un politicien insensible.

La semaine dernière, le World Wildlife Fund Canada a rapporté que depuis 1970, la population des mammifères au Canada a baissé de 43% en moyenne. Le rendement de la chasse au chevreuils a baissé de 60% depuis 30 ans. Que se passe-t-il? Est-ce que ces animaux doivent disparaître complètement avant qu’on ne remette en question nos pratiques forestières? Allons-nous continuer à arroser, sans restrictions, sans analyses rigoureuses pour comprendre les baisses graves de la population animale? Ou allons-nous adopter une approche préventive qui exige que la sécurité de ces traitements chimiques soit démontrée avant de continuer à les utiliser? Demandez à n’importe quel citoyen de la rue, il choisira cette dernière option.

Nous demandons des coupes forestières plus petites, des coupes sélectives où l’on supporte la régénération naturelle. Cessez de créer – à nos frais afin de nourrir les demandes de l’industrie forestière – des plantations remplies de conifères, qui, d’après les scientifiques, ne survivront pas au réchauffement climatique. Revenez à des pratiques manuelles comme mécanisées pour préparer les sites forestiers et pour les éclaircir. Engagez beaucoup plus de travailleurs au lieu de quelques pilotes d’hélicoptère. Donnez les emplois à la population locale au lieu de faire venir des entrepreneurs de l’Ontario ou du Québec comme cela se fait maintenant. Bannissez l’arrosage ou, tout au moins, décrétez un moratoire sur le glyphosate pour permettre des études indépendantes, sans conflits d’intérêts en faveur de l’industrie, qui mettent en évidence l’étendue de son impact. Un bon premier pas consisterait à cesser d’utiliser nos impôts pour nous empoisonner ainsi que la faune et la flore avec lesquelles nous partageons la forêt.

Nous voulons une industrie forestière prospère dans cette province, mais pas au détriment de la santé de la population ni de la faune et la flore qui déclinent massivement. Pour avancer, nous avons besoin d’une approche holistique qui résout non seulement le problème de la végétation indésirable, mais qui réorganise notre vision d’une bonne intendance de la forêt. Nous avons besoin d’une vision qui prend soin de la nature, qui lui témoigne de la sympathie et qui reconnaît  notre dépendance à la terre et à toutes ses créatures. Cette vision n’inclut pas le glyphosate.

Margo Sheppard
Coalition Arrêtons l’arrosage Nouveau-Brunswick