Quand la pédophilie éveille les consciences

Deux opinions de l’Acadie Nouvelle (20 décembre) ont «réveillé la conscience» d’Alcide F. LeBlanc et l’ont amené à produire une brève thèse sur le pardon (23 décembre). Celle de Léo Cormier de Dieppe, qui n’a rien à voir avec la pédophilie, fait appel au sens de la compassion, de la charité et du pardon comme comportement idéal dans une société. Il spécifie toutefois que la chose ne s’applique pas aux «crimes graves qui doivent être jugés sévèrement et condamnés».

La lettre signée Ronnie-Gilles LeBlanc de Trois-Ruisseaux vient à la défense du père Camille Léger, curé de la paroisse de Cap-Pelé de 1957 à 1980. Il l’exonère de tout blâme et fait plutôt le procès des victimes. Cette opinion m’a profondément bouleversée et déçue venant d’un homme pour qui j’avais le plus grand respect. Il termine son propos en disant qu’on a profité d’un procès public pour des «intérêts pécuniaires». Il n’arrive pas à imaginer que personne n’aurait été mis au courant des agressions sexuelles commises par le curé Léger. Où était-on? La chose était amplement connue au Cap-Pelé et ailleurs.

La pédophilie est un sujet très bien documenté. Les agresseurs hommes auraient en moyenne 150 victimes à leur compte (G. Abel, psychiatre, université Emory en Atlanta). Ils ont plus d’un tour à leur sac et n’étalent surtout pas leurs agissements au grand jour.

Ronnie-Gilles LeBlanc dit dans sa lettre que «le nombre de victimes a grimpé de façon exponentielle après les premières accusations». Veut-il insinuer par là que les gens de Cap-Pelé, tout d’un coup, auraient découvert un moyen facile de frauder le diocèse? Jamais je ne croirai que le juge Michel Bastarache n’eut été muni d’outils appropriés pour déceler les victimes des fraudeurs. Le contraire serait surprenant.

Quand un évêque – Mgr André Richard en l’occurrence – s’amène devant toute une paroisse pour présenter les excuses de l’Église diocésaine, se peut-il qu’il l’ait fait à la légère sans une réflexion sérieuse? Et quand ses propos sont suivis d’une explosion spontanée d’applaudissements, se peut-il que cette manifestation populaire, à laquelle j’étais présent lors de la messe du samedi, ne soit basée que sur de simples créations de l’esprit?

Et quand une forte proportion de paroissiens décide d’effacer toute trace d’un agresseur pédophile, se peut-il que tout cela aussi soit une invention de l’imagination? Non, les gens de Cap-Pelé ne sont pas des imbéciles. Et, les abuseurs ne commettent pas leurs crimes sous le nez «de parents, d’enseignants, de religieuses, d’autres enfants, de bedeaux, de ménagères et de vicaires».

Je trouve déplorable que ce soit les victimes qui doivent encore porter l’odieux des crimes perpétrés par des hommes de confiance. Si par hasard, il devait se trouver au Cap-Pelé des individus à avoir fraudé le processus d’indemnisation des victimes et qu’on le sache avec preuves à l’appui, il importe de les dénoncer pour qu’ils soient punis en conséquence. Mais qu’on arrête de s’acharner sur ceux qu’on aurait dû défendre et protéger.

Si j’aborde le sujet avec autant de passion, c’est que j’ai connu l’agression à treize et quatorze ans aux mains de deux prêtres au collège de Bathurst. Les gens de mon entourage le savaient, mais le directeur du Juvénat refusait de me croire et ma mère menaçait de me punir si j’osais «parler contre les prêtres». De là le long et lourd silence d’enfants seuls et sans défense face à la vie. Je n’ai pas dévoilé mon deuxième agresseur parce que si on ne m’avait pas cru dans un cas, pourquoi l’aurait-on fait dans l’autre? Et, qui aurait osé en ces temps jadis affronter une institution aussi puissante que l’Église?

Alcide F. LeBlanc aborde deux concepts dans son opinion, celui de pécheur et de pardon. Je tiens à lui dire que dans l’Église on parle de péchés et de pécheurs, mais devant les tribunaux, c’est de crimes et de criminels dont il s’agit avec tout ce que cela comporte de sanction. Et, quant au pardon, c’est le dernier sujet à aborder avec des victimes d’agression sexuelle. Il faut plutôt fournir des appuis et les amener à panser des blessures qui sont profondes. Un travail de longue haleine pour ceux qui osent l’entamer.

Hector J. Cormier
Moncton