Des solutions pour une pêche durable

Il y a des situations qui perdurent et semblent incrustées dans le temps et les aléas de l’industrie des pêches. Pourquoi est-elle toujours dans les mêmes dilemmes, dans la répétition de situations injustes et inacceptables? Pourquoi est-ce toujours les employés d’usine qui paient la note?

Alors que les quotas de crabes ont doublé en 2017, voilà qu’ils se retrouvent confrontés encore à une question primordiale de survie: le trou noir. L’importance des quotas de l’an passé aurait dû créer une richesse réelle et apparente dans la communauté, et de ce fait, sécuriser l’année de cette force ouvrière exceptionnelle que sont les employés des usines de transformation des produits de la mer.

Les cinq dernières années de ma vie active rémunérée, j’ai travaillé dans le secteur des pêches. J’ai fait une recherche pour répondre à une question que se posait l’industrie: pourquoi les employés quittent la région pour aller travailler dans les usines du sud de la province? Respect des employés, supervision plus respectueuse, horaires de travail plus stables, appréciation du travail et des efforts fournis, meilleure rémunération: voilà ce que trouvaient à l’époque nos employés chez d’autres employeurs.

Mes cinq années à travailler dans ce secteur ont été consacrées à aider les usines à implanter des mesures correctives afin d’améliorer les conditions de travail dans ce secteur important pour notre région. C’est notre gros employeur dans la Péninsule acadienne. Les usines ont collaboré d’une façon exceptionnelle pour améliorer la situation. Est-ce toujours le cas? Le naturel est-il revenu au galop?

Il n’y a pas eu de manifestation durant ces cinq années parce qu’une partie de mon mandat était de trouver des emplois dans d’autres secteurs afin que ces travailleurs puissent aller d’une saison de pêche à une autre.

Quel plaisir de trouver du boulot pour ces gens si travaillants. Ils étaient recherchés et appréciés par tous les employeurs avec qui nous avons fait affaire. Règle générale, ils sont considérés comme de très bons employés…

Quand j’ai pris ma retraite, les salaires étaient mieux que dans le Sud. Certaines usines demandaient à leurs employés de suivre de la formation en supervision, en contrôle de la qualité et sur la ligne de production. La force ouvrière de la Péninsule est, selon moi, la mieux formée de l’industrie au Nouveau-Brunswick, ayant suivi une multitude de cours reconnus par l’industrie alimentaire canadienne. Et ça continue, je crois.

Je crois aussi que pour arriver à une stabilité dans cette industrie, il faut la considérer comme une chaîne de production. Les gouvernements voient trois groupes distincts dans cette industrie: les pêcheurs, les transformateurs et les employés. Mais ils font tous partie de la même chaîne de production et ils doivent se coordonner pour une efficacité maximum. Ils sont interdépendants. Si un groupe n’a pas le bon rythme, la bonne fréquence, les résultats ne seront pas optimaux.

L’industrie doit apprendre à travailler d’un seul bloc. Nous avons besoin de développer une nouvelle approche qui inclut tous les acteurs directs ou indirects liés à cette industrie.

Il nous faut des pêcheurs capables d’apporter aux usines une matière première qui n’est pas altérée, qui a conservé toute sa fraîcheur et toute sa qualité. Il nous faut des pêcheurs conscients que qualité ne rime pas avec quantité et que l’approvisionnement doit se faire à un rythme qui permet une production constante et adaptée aux capacités de l’usine. Collaborer avec l’usine pour garder une qualité optimale, fournir de la qualité, étaler la production, ça doit faire partie des préoccupations d’un pêcheur professionnel.

Les usines devraient prévoir la production sur une base continue, en contrôlant le débarquement de la matière première. Elle devrait payer les livraisons non pas à la livre, mais en fonction de la qualité du produit livré. Je sais qu’elles ont les technologies pour le faire. Elles doivent continuer intensivement la formation des employés, étant donné les exigences de plus en plus grandes des marchés internationaux. Elles doivent moderniser la production – étant donné l’âge moyen de sa force ouvrière –, obtenir les accréditations donnant accès aux marchés internationaux, développer des marques de commerce et de nouveaux marchés. Se regrouper pour créer un produit identitaire à la zone 9, où le crabe est de très haute qualité. Considérer ses employés comme un atout et agir avec respect. Les traiter dignement comme des collaborateurs aux succès de l’entreprise. Voilà, je crois, des défis pour un futur prometteur de l’industrie des pêches dans notre région.

Les employés doivent collaborer en suivant de la formation. Vous êtes capable d’apprendre, et ce, à tout âge. Vous faites un travail exceptionnel, mais restez unis et solidaires à la fois entre vous et envers votre employeur. Demandez le respect et un traitement équitable. Comprenez que chaque demande faite à votre employeur se multiplie par le nombre d’employés dans votre usine.

Une réalité est en train de s’installer dans notre industrie. C’est sous l’égide de l’unité et de la concertation que se trouve le succès. Une chaîne de production fonctionne quand tout se fait dans une cadence et une minutie contrôlées, constante et sans engorgement.

Il faut repenser les façons de faire. Les gouvernements devraient exiger des rapports de qualité des débarquements et sanctionner les quelques pêcheurs qui ne livrent pas la marchandise selon les exigences des marchés. On devrait aussi sanctionner les pêcheurs qui ne collaborent pas à une livraison adéquate pour une production continue. Un permis de pêche n’est pas un droit, mais un privilège qui devrait être accordé à ceux qui agissent professionnellement.

Nous pouvons comprendre que le crabe est une denrée périssable qu’il faut transformer rapidement. Mais le respect des lois du travail devrait être renforcé pour obliger une journée de repos par semaine.

Pourquoi ne pas faire une saison de production printanière et un autre à l’automne?

En Alaska, et dans plusieurs autres régions du monde, les quotas de pêches sont répartis entre trois groupes. Les pêcheurs ont un tiers des quotas, ceci leur assure un marché pour leurs prises. Les usines ont le deuxième tiers du quota. Ainsi, elles peuvent demander aux pêcheurs de capturer et livrer du crabe pour elles. Ceci leur donne accès à un financement plus facile et permet de fidéliser leurs pêcheurs. Ça leur donne aussi une garantie de production. Le troisième tiers appartient à la communauté, qui le vend aux enchères aux plus offrants des pêcheurs ou des usines. Cet argent sert à financer des projets sociaux et communautaires. Toutes les études d’évaluation de ce système de quotas partagés sont élogieuses envers une telle pratique. Pour plus d’information, consultez le web.

En ce qui concerne l’assurance-emploi, il faut revoir en profondeur le système. C’est très lent et ardu. Sans vouloir défendre notre député Serge Cormier, bien qu’il a paru maladroit à certains moments dans ce dossier, je crois qu’il travaille sur des changements permanents. Il y aura sûrement une solution temporaire ce printemps, mais c’est une solution à long terme qu’il faut.

Ce système est pancanadien et couvre tous les secteurs du marché du travail. Il est d’abord fait pour les secteurs industriels où l’emploi est permanent et continuel. Il n’est pas fait pour l’industrie saisonnière, qui a des moments de production variés et qui est souvent tributaire des aléas de la nature. Pourquoi ne pas développer une assurance-emploi spécifiquement pour ce secteur où les semaines de travail ne se ressemblent pas et où les heures travaillées sont aléatoires? Un système où il serait possible de regrouper ses heures et où les travailleurs auraient droit à des périodes de chômage leur permettant de faire le pont entre les saisons de pêche.

Il faut sortir sortir des sentiers battus et réfléchir autrement. Il faut trouver de nouvelles pistes de réflexion, agir non pas comme avant, mais avec une vision nouvelle, avec une approche novatrice et créative.

Les employés du secteur des pêches sont exceptionnels, comme l’est aussi toute notre industrie. Mais il est temps de créer de nouvelles façons de faire et de s’assurer que toute la communauté bénéficie de cette richesse, qui doit dorénavant être partagée plus équitablement.

Réginald Boudreau (Grande-Anse)
Conseiller en ressources humaines à la retraite