Le français parisien n’est pas plus correct que le français de Shediac

J’ai eu le goût d’assaisonner d’un grain de sel cette discussion amorcée par Roxann Guerette sur sa honte de parler «mal», de parler un français qu’elle ressent comme «pourri», «difficile pour les Français de comprendre» et que même les Québécois regardent de haut. À quoi bon s’être battus pour parler français, si ce n’est que pour être méprisés par nos co-locuteurs européens ou québécois? Pire encore, à quoi bon s’être battus si ce n’est que pour se mépriser soi-même?

Je suis Franco-Ontarien moi-même. À diverses époques de ma vie j’ai vécu entouré de Franco-Européens et de Franco-Québécois. J’ai de l’empathie pour le cri du cœur de Roxann. J’ai aimé tous mes congénères francophones, même si leur mépris était parfois palpable. Je me suis déjà senti soulagé d’être à l’abri parmi les Anglophones. Je comprends cette envie de passer inaperçu qui peut nous pousser, une parole à la fois, à se déguiser une fois pour toute en Anglophones, ou à se poser un accent français, un peu comme une perruque. Ces choix de costumes sont nés de l’insécurité, mais ils trahissent aussi un désir de fierté sous-jacente: «J’ai p’têt un accent, mais ch’t’aussi bon qu’vous autres, ma gang de taurieux!»

C’est aux États-Unis que j’ai appris la fierté d’être francophone. J’y faisais ma thèse de doctorat en linguistique, sur un aspect plutôt technique de la phonologie du français laurentien. (Je ne vous en recommande pas la lecture, entre nous plutôt soporifique.) Dans la merveilleuse bibliothèque de livres anciens de l’université Harvard, où l’on peut consulter à journée longue des vieux grimoires, je me suis mis à lire avec avidité les grammairiens français du XVIIe siècle. Ces grammairiens étaient de l’époque où nos ancêtres parlaient toute une variété de français qui, au fil des migrations et des révolutions, ont mué pour donner ces variétés que nous connaissons maintenant de part et d’autre de l’Atlantique: français québécois, acadien, parisien et autres. Les locuteurs de français de cette époque avaient, comme ceux d’aujourd’hui, cette obsession toute francophone de la rectitude linguistique. Ces grammairiens du XVIIe étaient surtout préoccupés par la «bonne manière de dire les choses» un peu comme on s’épuisait, à la même époque, à débattre des mérites de porter la collerette à fraise ronde ou souple. Je me souviens d’un grammairien en particulier, Maupas, qui se posait la question suivante (et je me permets de pasticher, faute de n’avoir pu emporter chez moi ce grimoire): «D’aucuns me demandent s’il sied de décliner le verbe aller comme certains qui disent: je vais, tu vas, il va, ou s’il convient mieux de dire, comme ces dames de la Cour: je vas, tu vas, il va? M’est avis que cette dernière manière est la préférable, ce sont ces dames de la Cour aux mœurs les plus honorables et qui parlent le plus finement qui l’emploient.» Raisonnement on ne peut moins circulaire…

L’exemple est anecdotique, soit, mais il explique comment mon insécurité linguistique s’est évanouie. Les variétés de français, les dialectes, n’ont pas de valeur intrinsèque. Le français parisien n’est pas plus correct que le français de Shediac ou de Sudbury. Tout d’un coup, je me suis rendu compte que mon français valait bien celui de tout l’monde d’aut’ comme on dit chez nous. Maupas, conditionné par les préjugés propres à sa culture et à son époque, déclarait que je vas, tu vas, il va était grammaticalement préférable à je vais, tu vas, il va pour la simple raison, tout arbitraire, que cette forme était employée par des personnes qu’il jugeait intrinsèquement supérieures. À notre époque, les grammairiens porteraient le jugement contraire, tout aussi arbitraire.

Il existe un consensus pan-francophone selon lequel il est «plus convenable» de dire je vais, plutôt que je vas. Ce n’est pas un hasard si la première forme est usuelle à Paris, alors que la seconde est plutôt répandue au Canada. Il existe aussi un consensus pan-francophone que, de manière générale, le français de Paris est supérieur à tous les autres. Ce consensus s’explique par l’adage attribué à Max Weinreich: «Une langue est un dialecte équipé d’une armée et d’une marine.» Les aléas de l’histoire ont fait de Paris le centre de la culture francophone mondiale. Les Parisiens, qui parlent un dialecte de français comme les autres, ont fait comme Napoléon et se sont auto-couronnés grammairiens ultimes, arbitres définitifs du bon parler. Les autres cultures francophones ont été complices de cette usurpation en croyant tout bonnement à sa légitimité et en la perpétuant jusqu’à nos jours.

Comme je disais, il y a un goût pan-francophone pour la pureté, pour la prescription, pour la certitude dans le langage. Les règles, les normes et les jugements issus de ce penchant ont des origines arbitraires qui dévalorisent toutes les autres variétés de français qui ont, elles aussi, des origines, des influences et des richesses qui leur sont propres, et qui valent bien celles de ce patois qu’on parle à Paris. J’avais un grand-oncle, sorti de la campagne québécoise profonde, qui ignorait tout de cette supériorité factice des Parisiens. Un jour qu’il se trouvait (on ne sait comment) boulevard du Montparnasse, un Parisien lui a fait remarquer du bout du nez qu’il avait un accent; «c’est toé qui a un accent!» lui a-t-il répondu, sans aucun embarras. Je l’ai sortie souvent celle-là. Et mon grand-oncle avait raison; le Parisien aussi d’ailleurs, car chacun a un accent.

Si toutes les variétés de français se valent autant l’une que l’autre, cela veut-il dire qu’il faut laisser tomber l’enseignement du français normatif à Moncton pour le remplacer par le chiac? Non. Il est important d’apprendre le français normatif, pas parce qu’il aurait une supériorité intrinsèque, mais parce qu’il est d’accès commun à tous les Francophones par la voie de l’école, et que ce registre de français a son utilité sociolinguistique – lorsque je plaide devant la Cour du Banc de la Reine, il est attendu que je m’exprime dans un certain vocabulaire et en employant certaines formules, que je n’emploierais jamais avec mes clients assis derrière. Eux, s’attendent à ce que je leur parle «comme une personne normale.» La dynamique des registres, la diglossie, est une des richesses de notre bagage culturel francophone; cette dynamique existe aussi en France.

L’éducation permet aux Francophones d’ici et d’ailleurs d’apprendre cette variété de français qui est notre patrimoine commun, un peu comme les petits Marocains et les petits Égyptiens, qui ne se comprennent pas facilement entre eux, apprennent l’arabe littéral pour mieux se rejoindre plus tard. Ils apprennent cet arabe normatif comme l’on apprivoise une langue seconde, d’accès plutôt facile. Il est important que nos écoles fassent de mêmes pour nos petits Acadiens et nos petites Ontariennes. Mais elles doivent aussi inculquer la notion que le chiac, le ch’ti et le shawiniganais ont leur propre utilité et leur propre valeur. On parle ces variétés de français justement parce que nous sommes des «personnes normales» qui avons ce désir profond de communion avec nos pairs et de communiquer avec eux dans le registre qui nous unit. Il n’y a pas de honte à être une personne normale; il n’y pas de honte à parler «comme on parle chez nous», que l’on vienne d’Edmundston, de Winnipeg, ou d’Aix-en-Provence.

Le cri du cœur de Roxann Guerette vient du fait que son français, car c’est bien du français, n’est pas valorisé pour ce qu’il est. Il est d’autant plus dévalorisé du fait qu’on enseigne le français normatif comme s’il s’agissait d’une matière dont l’ignorance, toute naturelle d’ailleurs, ferait de nous des êtres inférieurs. L’enseignement du français normatif se fait par la culpabilité et le jugement: on souligne en rouge les «fautes» de français; on se sent mal d’avoir employé des mots d’anglais, symptôme certifié d’impureté langagière. L’on enseigne pas l’espagnol ou la physique avec le même bagage moral. Il n’est pas étonnant que, par écœurement, nos jeunes se tournent vers l’anglais, langue qui accepte le monde tel qu’il est.

L’assimilation est un fléau, oui. Mais il n’est pas un fléau parce que les personnes qui choisissent de s’assimiler sont faibles ou d’une moralité suspecte. Les Francophones s’assimilent à la majorité anglophone en partie par désir de normalité et de liberté. L’assimilation n’est pas seulement un phénomène d’attraction vers la majorité, il est aussi un phénomène de fuite. Il est temps pour tous les Francophones, d’ici et d’ailleurs, de réfléchir à la contribution de notre propre bagage culturel à l’assimilation et d’enfin accepter notre pluralité dans toute sa richesse afin que les générations futures puissent y trouver fierté et surtout, plaisir.

Gabriel Poliquin
Docteur en linguistique de l’Université Harvard; avocat chez Caza Saikaley, un cabinet d’Ottawa où il représente les intérêts des communautés de langues officielles minoritaires partout au Canada.