Avoir honte de sa langue

Pourquoi aurait-on honte de sa langue? Roxann Guerrette, en stage à Marseille, se rend compte (se fait dire?) que son français n’est pas compris, à tel point qu’elle a honte de parler sa langue (Acadie Nouvelle, 13 février 2017). Étonnant!

Est-ce une question d’accent? Son accent serait-il si fort, au point d’empêcher toute communication? À moins d’avoir des trompes d’Eustache carrées, il me semble que non. Reprenons l’analogie du fricot de Rino Morin-Rossignol (Acadie Nouvelle, 13 février 2017): l’accent, ce sont les fines herbes dans le fricot. Les fines herbes vous conduiraient-elles à prendre du fricot pour du chowder? Soyons sérieux.

Il s’agit, selon moi, de la langue, des mots, des structures. On peut penser que Roxann a pu se faire dire de manière peu charitable que son français n’est pas à la hauteur dans ce milieu, à Marseille. Gabriel Poliquin donne un exemple intéressant dans sa lettre au journal (Acadie Nouvelle, 15 février 2017). Il dit parler «comme une personne normale» à ses clients, mais faire usage, lorsqu’il s’adresse au juge, d’un vocabulaire et de formules qu’il n’emploierait jamais avec ses clients. Qu’arriverait-il s’il s’adressait au juge de la Cour du Banc de la Reine comme il s’adresse à ses clients? Il se ferait peut-être dire qu’il parle comme un «enfant analphabète».

Il est sûrement décourageant de se rendre compte que sa langue ne répond pas aux exigences de son domaine, de son milieu. Il faut cependant reconnaître qu’un auditoire qui se fait parler par une doctorante s’attend à une langue, une expression à la hauteur de la personne, du sujet. Si un professionnel remet un texte farci de fautes grossières, de constructions boiteuses, de termes inexacts et de mots anglais, on sera sûrement agacé.

Je suis porté à penser que c’est de ça dont il s’agit. L’occasion est bonne pour rappeler que la langue est la base de l’éducation, du savoir, de la connaissance. La langue, le français, est bien plus qu’une matière. Par la qualité de sa langue, le biologiste se fait valoir, l’avocat est reconnu, le journaliste est cité. Être compétent en français, c’est se donner les moyens d’exercer sa profession avec assurance, autorité.

Me Poliquin dit que les jeunes, écœurés d’être continuellement en décalage par rapport au français normatif qui est enseigné, se tournent naturellement vers l’anglais, langue qui «accepte le monde tel qu’il est». Si j’étais juge, je lui dirais qu’il ne m’a pas convaincu! L’anglais tolérerait, plus que le français, la médiocrité? Pas sûr! Si vous avez un accent «bizarre», que vous écrivez comme un analphabète et que vous parlez comme une vache espagnole, on vous le fera savoir, n’ayez crainte. La langue sert à communiquer; si la communication ne marche pas, les Anglais comme les Français vont s’en plaindre. Lorsque Don Cherry a commencé à faire Coach’s Corner, il s’est fait dire de parler anglais. Non, l’anglais n’accepte pas tout le monde comme il est. Attention aux illusions.

Alain Otis
Dieppe