Roxann Guérette: un cri d’alarme?

Par ses commentaires à même les réseaux sociaux, Roxann Guérette aura au moins eu le mérite de susciter la discussion autour d’un des éléments les plus importants d’une collectivité humaine, soit sa langue, son principal moyen d’expression. Si le débat devait continuer et aboutir à un projet de société autour de l’importance non seulement de bien parler et de bien écrire la langue, mais aussi de l’enrichir et d’en être fier, quel précieux service elle aurait rendu!

Je comprends très bien ce qu’a pu vivre Roxann dès son premier contact en sol français. Heureusement que son stage ne s’est pas passé en région parisienne où on corrige tout-venant et sans merci. Un tel phénomène nous force de constater que quelque chose ne passe pas dans la communication. C’est peut-être ce qu’on appelle insécurité linguistique!

Ma première destination en milieu français était Marseille moi aussi. J’étais directeur général de la Société nationale des Acadiens (1971-1973). J’étais tout à fait étonné de voir que je ne comprenais pas beaucoup plus les Marseillais qu’ils ne me comprenaient. Il m’a fallu plusieurs heures pour ne pas dire tout un séjour pour me faire à l’accent, aux régionalismes et à une culture qui était loin d’être celle que je connaissais et qu’on disait là-bas être nord-américaine.

Quel contraste pour un Acadien qui avait à son compte seize années dans l’enseignement que certains bonzes du monde littéraire de l’époque qualifiaient de puriste lui qui croyait à l’importance de munir les jeunes d’outils qui leur permettraient de s’exprimer verbalement et par écrit dans un français le plus correct possible. Il lui semblait que là était le rôle de l’école particulièrement en milieu minoritaire. C’était l’époque où le maire Léonard C. Jones du haut de son arrogance et de sa bigoterie demandait aux étudiants de l’Université de parler une langue que tout le monde comprenait. N’y avait-il pas là de quoi entretenir cette insécurité langagière dont on parle tant?

Alors que les Acadiens étaient préoccupés à survivre avec ce qu’ils avaient de langues régionales de divers cantons français dont ils étaient issus, la France connaissait déjà les effets de la réforme de François 1er. Alors que les Français pouvaient exprimer leurs réalités par le truchement d’un vocabulaire riche, les Acadiens faisaient partie d’un système d’éducation qui voulait les assimiler en les anglicisant. Les gens de ma génération, tout au long de leur scolarité, n’ont connu que des manuels de langue anglaise ne reflétant que la réalité anglo-saxonne.
Avec des parents dont la préoccupation première était la survivance, le vocabulaire, par défaut, demeurait limité. Toutefois le français qu’ils utilisaient – qu’on appelle communément vieux français – n’était pas cousu d’anglicismes. On n’utilisait de mots anglais que lorsqu’on n’en avait pas d’autres pour exprimer les réalités nouvelles.

On peut donc expliquer la présence de certains mots anglais dans la langue. Ne parlons pas ici d’emprunts à d’autres langues pour exprimer des réalités particulières, phénomène qu’on retrouve dans toutes les langues. Mais doit-on expliquer ou justifier tous ces mots et toutes ces tournures que se plaisent à utiliser certains des nôtres? Quand une dame de la région se permet un «Il m’a shaké la main!», il y a là de la pure invention. Les Acadiens n’ont jamais shaké la main de personne. Faut-il s’étonner alors que l’apprentissage présente autant de difficultés pour un certain nombre de jeunes? L’écrit devient alors source de difficulté importante. L’enfant pourrait facilement se croire en présence d’une langue étrangère.

Quand j’enseignais à Mathieu-Martin, une élève qui contestait un de mes propos me disait: «Veux-tu maker une bette?» Elle m’invitait à parier. Je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait s’astreindre aussi créativement à forger des situations langagières qu’on n’entendait pas dans les familles acadiennes. Les Acadiens auraient utilisé le vieux mot français «gager» et ç’aurait été correct.
Le plus on rencontre de mots anglais dans la langue, le plus on est à s’angliciser. Parler correctement la langue dans un contexte nord-américain n’est pas chose facile, l’ère technologique n’aidant pas. Raison de plus de s’atteler à la tâche.

HECTOR J. CORMIER
Moncton