Le retour du pilori

J’entendais cette fin de semaine au bulletin de nouvelles de Radio-Canada que l’on attend avec impatience le rapport du vérificateur général sur le fiasco du système de paie Phénix. On disait même que l’on voulait avoir le nom de la personne qui a dit: «O.K., on y va!». Je voudrais bien savoir pourquoi.

Bien sûr, si j’avais souffert des ratés de Phénix, je serais peut-être plus réceptif à l’idée. Mais j’ai travaillé assez longtemps dans la fonction publique pour savoir qu’il y a des façons plus productives de faire passer sa mauvaise humeur. Au Moyen Âge, on clouait au pilori ceux qui avaient suscité la colère populaire; les pauvres, livrés aux invectives de la foule, se faisaient injurier et asperger d’urine de jument. La peine purgée, les malheureux allaient se laver à la rivière. Qu’en restait-il? Une chose est sûre, ils devaient y penser avant de recommencer.

En vérité, ce n’est pas tant le pauvre ou la pauvre qui a dit ces mots qui est coupable. Cherchons plutôt du côté des fonctionnaires supérieurs et des politiciens qui se font passer ces sapins, qui achètent ces systèmes de grandes sociétés de technologie avec la promesse de productivité accrue et de réductions de coûts. Quels dégâts! Je dis qu’il faut plutôt prendre ces exemples et les resservir souvent pour montrer ce qu’il en coûte de succomber trop facilement aux sirènes de la technologie.

De nos jours, il semble en effet très facile de faire passer des projets pas toujours heureux pour peu qu’ils soient enveloppés dans un manteau de technologie. Sachant que l’on cherche des solutions technologiques à tout, qu’on veut remplacer partout le plus possible le personnel par des machines, on ne mesure pas suffisamment les répercussions de ces choix. Dans mon domaine, la traduction, on donne aux fonctionnaires l’accès à des logiciels de traduction. Se demande-t-on comment les fonctionnaires vont s’en servir? Bien sûr, on fait une mise en garde: il ne faut jamais s’en servir pour les communications avec le public. Protection insuffisante, me direz-vous, avec raison.

On semble analyser bien rapidement les situations et sous-évaluer les difficultés que doivent résoudre les fonctionnaires affectés à des tâches hautement techniques, comme l’administration de la paie ou la traduction. Or, quand on voit les résultats, on se dit qu’il faut être bien naïf pour croire qu’un système, si évolué soit-il, puisse remplacer ainsi des centaines de fonctionnaires spécialisés. On se dit aussi que devant de tels dégâts, le bon sens devrait finir par s’imposer.

Je voudrais que le vérificateur général épingle les hauts fonctionnaires et la classe politique qui se font passer ces sapins et je voudrais qu’on ressorte l’exemple chaque fois qu’un marchand de technologie vient proposer «le» système qui va résoudre tous les problèmes et remplacer des centaines d’employés. Ceux-là, je les verrais bien au pilori, se faire abreuver d’injures et asperger d’urine de jument. On pourrait obtenir d’eux, qui sait, de meilleures décisions, de meilleurs résultats. Pourquoi pas?

Alain Otis
Dieppe