Acadie: l’état des lieux 50 ans plus tard, selon Jean-Marie Nadeau

D’entrée de jeu, permettez-moi de préciser trois choses. Je me définis avant tout comme un militant acadien indigné. C’est mieux que «chiâleux ou brasseux de m…» comme certains establishment m’affublent et essayent de me réduire. Deuxièmement, je n’aime pas beaucoup l’expression francophone, car pour moi c’est une appellation sans saveur, inodore et incolore. Je préfère que l’on parle de Franco-ontarien, de Fransaskois ou d’Acadien. Troisièmement, je crois que l’on doit abolir l’appellation «communautés minoritaires» pour nous définir comme Canadiens français ou Acadiens. En nous définissant de minoritaire, c’est comme si on reniait en partant que nous ne soyons pas égalitaires aux communautés anglophones. Mais nous sommes des communautés égalitaires en situation minoritaire. C’est la situation démographique ou numérique qui est minoritaire, pas notre être comme collectivité et individu. Je ne me suis jamais considéré minoritaire de ma vie, et je ne commencerai pas aujourd’hui à l’être. En fait nous sommes à la fois une communauté égalitaire, mieux un peuple et une nation. Je considère aussi que les communautés autochtones sont elles aussi égalitaires. Pour ce est qui de toutes les autres communautés de nouveaux arrivants avec des langues autres, elles seraient plutôt les communautés multiculturelles, égales en droits citoyens… Ceci dit, ce discours se situe dans un cadre juridique, et sachez que je crois que toutes les communautés sont égalitaires au nom de l’humanité.

C’est toujours émouvant, quand un homme qui est devenu vieux comme moi, de porter un regard sur le passé, surtout les années 1960-1970. La nostalgie et les regrets n’ont pas leur place, si on ne leur retrouve pas aujourd’hui  des retombées qui ont été bénéfiques à l’épanouissement de nos communautés et de nos personnes. On se plaît à dire que c’était mieux dans le bon vieux temps, mais on continue à dire que les efforts que l’on a mis antérieurement constituent un éternel recommencement, et que l’érosion de nos droits se perpétue. On reste en danger de disparaître, on est même encore une espèce humaine en voie de disparition, n’en déplaisent aux bien pensants… mais on n’est pas encore disparu. «Watch us», pour paraphraser Trudeau père.

«Those were the days my friend» comme disait la chanson. Il n’y a pas que le Québec qui a sorti de l’obscurantisme dans les années 1960, mais le Canada français et l’Acadie pour ne pas dire la planète entière. Un vent de fraîcheur et de changement flottait sur l’humanité. Certains d’entre-nous retiendront surtout le début d’un déchirement au sein de la francophonie canadienne, quand le Québec a fait le choix d’être plus québécois que canadien. On situe cette brisure aux États généraux de 1967-1968 tenus au Québec. Mais, on doit rappeler que les délégations acadienne et canadienne-française de l’Ouest ont reconnu, lors de ces assises, le droit du peuple québécois à l’autodétermination. Dans l’histoire des peuples, il y aura toujours des tenants d’une vision négative des événements, et d’autres y verront plutôt du positif. Je suis personnellement plus du côté de l’embellissement que celui du dénigrement… comme l’étaient messieurs Champagne et Pinsonneault de la Saskatchewan. Et on doit malheureusement reconnaître que dans ce cas, le négatif l’a emporté sur le positif, d’où est né ce vilain «Québec bashing» à la Trudeau-père.

Je devrais bientôt écrire un livre sur les relations Québec-Acadie depuis justement les années 1960, en souhaitant mettre ainsi les pendules à l’heure, sans tomber dans l’angélisme. La vraie histoire s’écrit les yeux dans les yeux! Les communautés acadienne et québécoise sont les deux seules communautés francophones en Amérique du Nord qui se reconnaissent et qu’on reconnaît chacune comme peuple distinct. Ce titre de peuple ne doit pas être seulement qu’un privilège et un honneur, mais il entraîne des responsabilités quant à l’épanouissement de la francophonie au Canada et en Amérique.

Tant le Québec que le Nouveau-Brunswick se sont dotés en 1960 des gouvernements libéraux progressistes, nettement inspirés par la sociale-démocratie saskatchewanaise. Mieux, au Nouveau-Brunswick, on élisait pour la première fois un premier ministre acadien en la personne de Ti-Louis Robichaud. De nombreux fonctionnaires de la Saskatchewan de Douglas sont venus prêter main-forte au Nouveau-Brunswick pour y implanter des politiques progressistes., car malheureusement en 1960 la Saskatchewan avait emprunté le chemin politique inverse passant de la gauche à la droite. Dans ce temps-là, on parlait plus d’égalité pour tous, de l’égalité des chances pour les deux communautés linguistiques, que de l’égalité des sexes par exemple. Parmi ces mesures progressistes, mentionnons la syndicalisation de la fonction publique, la refonte fiscale, le municipalisation de paroisses rurales, l’étatisation de la santé et de l’éducation…

La situation économique de la communauté acadienne ressemblait plus à celle d’un pays en voie de développement qu’à une économie occidentale. Je suis allé faire des études en droits humains et en relations internationales en France dès 1969. Je me destinais à une carrière en diplomatie pour combattre la pauvreté et travailler à la paix dans le monde. À mon retour en Acadie en 1972, j’ai plutôt décidé d’investir ma vie auprès de mon propre peuple en voie de développement, soit l’Acadie. Et non, je ne regrette rien. Mon séjour en France m’a permis d’être témoin de batailles rangées entre la droite et la gauche «à la française», c’est-à-dire à coups de tapes sur la gueule et de lancer de projectiles.

L’ère de changement qui planait sur le monde dans les années 1960, grâce aussi à Vatican 2 qui nous sortait de notre aveuglement religieux et «patenteux» suscita l’apparition de plus en plus d’actions et de regroupements communautaires. On assista au Nouveau-Brunswick à l’établissement des différents Conseils régionaux de développement (CRAN, Crase et CRANO).. Les étudiants de l’Université de Moncton s’organisaient politiquement, à l’image de Mai 68 dans le monde. Cela les a conduits aux grandes manifestations et occupations de l’université, y compris la tête de cochon en l’hiver 1968, juste avant le Mai 68 mondial… Que voulez-vous, on est de l’avant-garde ou on ne l’est pas… tout cela même si Ti-Louis était toujours premier ministre. Ça lui a fait mal.

Ces mêmes étudiants étaient aussi solidaires du peuple dans ses luttes pour le développement économique et la bonification du programme d’assurance-chômage, ce qui a abouti à la grande manifestation de 1970, où quelques-uns ont été emprisonnés, dont feu André Boudreau, père avec moi de l’idée du Congrès mondial acadien. Il faut aussi souligner les adoptions des lois fédérale et provinciale sur les langues officielles de 1969.

La GRC était très active en Acadie comme au Québec. Quand elle ne faisait pas brûler des granges et défoncer des bureaux du PQ au Québec, elle tentait de recruter des informateurs dans tous les organismes populaires acadiens, comme si on était dangereux. Sachez que la GRC n’a jamais tenté de me recruter, au contraire, elle était trop occupée à remplir mon dossier. C’est fini ce temps-là, car les systèmes politique et policier n’ont plus rien à craindre de nos organismes francophones et acadiens, car on est devenu sages et bien rangés, plus bureaucrates et technocrates que militants (sauf peut-être mon ami Jean Johnson à la présidence de la FCFA: je dis cela parce qu’on se ressemble idéologiquement).

Un autre phénomène fut le décloisonnement des institutions universitaires, qui avant étaient des institutions pour filles et les autres pour les garçons. Ce mélange des genres a été indispensable à l’avancement de la cause acadienne. De plus, la jeune Université de Moncton, créée en 1963, attira un certain nombres d’étudiants du Québec. Tout ce mélange hommes et femmes acadiens avec des «maudits québécois» a créé toute une synergie positive de revendications. Et contrairement à ce qu’une rumeur urbaine a laissé entendre, les étudiants et étudiantes acadiens étaient bel et bien en majorité les leaders de ces contestations.

Dans ce courant de changements et de brassage d’idées, on créa dans les années 1970 le Parti acadien, la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, la revue politique L’Acayen, la maison d’édition «Les Éditions d’Acadie», une télévision communautaire «Télé-Public», des organisations de pêcheurs et d’agriculteurs, un peu moins en foresterie; les frolics; le frog power; notre rentrée dans l’international avec la venue des grands quatre Acadiens chez De Gaulle en 1968… et j’en passe. Tout cela pour dire que notre recette gagnante a été d’impliquer toutes les couches de la société dans cette montée de notre affirmation nationale. Plus d’une quinzaine d’organismes communautaires et sectoriels ont été créés dans les années 1970. Tous ces outils communautaires ont contribué à l’affirmation nationaliste de notre peuple, et je continue à croire que le Parti acadien a joué un rôle d’accélérateur dans le renforcement de notre acadianité. Comme partout ailleurs au Canada français, cette multiplicité d’organismes a entraîné malheureusement le «sectorialisme», en remplaçant la guerre des clochers par la guerre des duchés, où les consensus étaient plus difficiles à atteindre… à chacun son petit royaume!

Malgré tout, en 1979, il y a eu la grande Convention d’orientation nationale acadienne (CONA) à Edmundston où plus de 56% des 1200 délégués ont voté pour une option autonomiste, soit 46% pour une province acadienne, et 4 à 5% pour chacune des deux autres options, soit créer un pays ou s’annexer au Québec. Bien sûr que les subventions fédérales pour la SANB ont fondu comme neige pendant les quelques années qui ont suivi. Sans le PA et la SANB, pas de CONA en 1979, sans la CONA, pas de loi sur l’égalité des communautés linguistiques en 1981; sans la loi 88, pas de CMA en 1994; sans le CMA, pas de Sommet de la francophonie en 1999…

On a aussi gagné nos premières luttes scolaires en 1974. Mais, ça n’empêche pas que l’on a au Nouveau-Brunswick la loi scolaire la plus obsolète au Canada français, bien après celles de l’Ontario et de la Nouvelle-Écosse. Il ne faut pas oublier aussi la lutte de Kouchibougouac, avec mon grand ami Jackie Vautour.

La solidarité était au rendez-vous à cette époque. Le «pot» était peut-être moins fort et ça ne nous empêchait probablement pas de réfléchir et d’agir en même temps. On était plus solidaire que solitaire, comme disait Camus. Ça grouillait de tout bord tout côté dans ce temps-là. On est plusieurs à se demander aujourd’hui, sans se prendre pour d’autres, si justement on n’a pas trop bien fait notre «job». Nos jeunes , sans s’en rendre compte, mastiquent du tout cuit, du tout acquis. Mais depuis les années 1960-1970, on a tout de même assisté par après à la montée des organismes jeunesse, au succès des Jeux d’Acadie, à la venue des radios communautaires, à la création de la Faculté de droit, à l’École de médecine, aux CMA, à l’affirmation exponentielle du monde artistique…

C’est bien beau d’avoir des lois sur l’égalité linguistique, mais il reste à savoir si ces lois sont strictement de portée formelle plutôt que réelle. Je continue à croire que ces lois sont plus formelles que réelles. Et je continue à croire que les francophonies canadiennes et acadienne ne sont toujours pas assez politiques. Je continue à croire que le Part acadien a plus contribué en 10 ans à faire avancer la cause acadienne que toute autre organisation, sauf peut-être l’Université de Moncton et l’Université Sainte-Anne. On aura une élection provinciale au Nouveau-Brunswick le 28 septembre prochain. Mais, il y a malheureusement un vide politique, celui de l’alternative acadienne. Plusieurs Acadiens et Acadiennes ont déjà décidé de s’engager dans les deux vieux partis politiques traditionnels, soient les Rouges et les Bleus. On rentre au Parti libéral et au Parti conservateur comme Acadien, et quand on est dans la machine on devient plus libéral et conservateur qu’Acadien. Plusieurs de ceux-ci se sont fait élire, et même devenus ministres et premiers ministres pour mieux nous desservir, au lieu de nous servir. Pensons seulement à la privatisation des services extra-muraux cette année, qui enlève du pouvoir à la Régie francophone dans la dotation des services en français.

Je crois que nous avons collectivement fait montre d’une certaine paresse intellectuelle, pour ne pas dire de rigueur intellectuelle. On réclame des institutions homogènes sur une base linguistique sans vraiment pouvoir nous-mêmes définir exactement ce que ça comporte comme égalité réelle. À moins que Michel Doucet ait su mieux définir cette égalité réelle dans son dernier livre sur les droits linguistiques.

Je me suis même demandé dernièrement si des politiciens anglophones comme Hadfield et Alward ne nous ont pas mieux servis comme francophones que certains de nos politiciens acadiens, à part l’ère Robichaud. Ceux-ci ne sont pas affectés du syndrome de l’autocensure et de la peur de trop en donner à ces dangereux Acadiens que nous sommes. Même la dernière Loi sur l’éducation en français faite par le gouvernement anglo-néo-écossais, une loi très progressiste sur le plan linguistique, valide mon hypothèse.

Personnellement, je deviens de plus en plus anarchiste en tant qu’orphelin politique. Mais j’irai probablement voter Vert cette année pour garder mon droit de parole démocratique, pour pouvoir continuer à chialer, et pour continuer à porter de l’avant mon indignation. La plus grande faiblesse des communautés francophones et acadiennes du Canada est de ne jamais avoir su se créer un espace politique bien à elles.

Les années 1960-1970 ont été agissantes et florissantes. Mais, manifestement, on n’a pas réussi à trouver les potions magiques qui feraient de nous des communautés pleinement épanouies et garanties dans la pérennité. Je suis devenu plus vieux, toujours occulté et ostracisé par les élites politiques, mais toujours militant, pauvre, naïf et heureux… quoique je me demande de plus en plus si je ne serais pas plutôt un faux heureux, quand je pense à tout ce qu’il reste à faire pour assurer le plein épanouissement du Canada français et du peuple acadien. Mais, ne lâchons pas les patates acadiennes et francophones en ce pays et dans ce continent! J’ai décidé de rester debout malgré tout, militant jusqu’au bout!

Jean-Marie Nadeau
Moncton

– Discours prononcé lors du colloque «La dimension oubliée des années 1968: mobilisations politiques et culturelles des minorités nationales en Amérique du Nord – dynamiques partagées, héritages communs», à Regina, en Saskatchewan.