L’exploitation régionale du gaz de schiste

Le discours du Trône fut ce à quoi on s’attendait: une reprise des principales intentions proclamées dans la plateforme électorale du parti, assaisonnées de quelques éléments chers aux partis d’opposition dans l’espoir d’obtenir le vote de confiance requis pour exercer le pouvoir de gouvernance. Mais c’est habituellement le non-dit, révélé au cours des prochains mois, qui suscitera le plus de remous au sein de la communauté.

Dans son discours, Blaine Higgs n’a pas réitéré explicitement son intention de lever le moratoire sur l’extraction du gaz de schiste par fracturation hydraulique au Nouveau-Brunswick afin d’en permettre l’exploitation dans les régions où la population ne s’y opposerait pas, mais on peut soupçonner qu’elle demeure ferme.

Sa déclaration antérieure à cet effet révèle clairement qu’il ne connaît â peu près rien à ce processus d’extraction. La préoccupation principale des citoyens qui a amené le gouvernement Gallant à proclamer le moratoire en décembre 2014 est l’imminent danger de contamination du sous-sol terrestre, de l’atmosphère, des cours d’eau et des nappes phréatiques, qui eux, n’ont pas de frontière régionale.

Il suffit de se renseigner un peu sur ce qui se passe ailleurs dans le monde dans le domaine de l’exploitation du gaz de schiste par fracturation hydraulique depuis plus d’une trentaine d’années pour se rendre compte des innombrables menaces associées à ce processus, dont plusieurs se sont déjà concrétisées. Quelques faits documentés nous en donnent une idée.

On apprend que chaque puits de forage peut atteindre une profondeur de trois kilomètres avant de s’embrancher dans trois ou quatre directions, chacune s’étendant latéralement sur une distance d’un kilomètre. On y pompera ensuite jusqu’à 50 millions de litres d’eau, le plus souvent puisée des rivières, des lacs ou des nappes phréatiques, à laquelle on aura mélangé 30 tonnes d’acide chlorhydrique et jusqu’à 600 produits chimiques, qui, grâce à l’énorme pression exercée, fractureront le schiste pour libérer le gaz fossile qu’il renferme.

Environ 10% du mélange aqueux utilisé, dans lequel se seront dissoutes des matières radioactives, sera récupéré. Après avoir été partiellement traitée, cette eau encore hautement contaminée sera transportée vers des puits d’injection et pompée à des kilomètres de profondeur dans le sous-sol de la terre. On peut logiquement déduire qu’une bonne part de ce mélange, sous l’effet de la pression, se répandra graduellement dans les nappes phréatiques en remontant vers la surface, tout comme le font plus de la moitié des eaux toxiques laissées au fond des puits, estime-t-on.

Ajoutons à cela que la viabilité d’un puits dépasse rarement 20 ans, après quoi, il est abandonné, laissant environ 50 pour cent des ressources gazeuses partiellement libérées à se disperser lentement en empruntant la voie des fuites éventuelles dans la tubulure du puits, les interstices et les matières poreuses du sol pour se répandre éventuellement dans les sources d’eau potable et dans l’atmosphère. On estime à environ 50 millions de mètres cubes la quantité de gaz libéré de son carcan schisteux qui demeure au fond de chaque puits arrivé à la fin de vie rentable. Ce phénomène deviendra bientôt une autre source majeure du réchauffement climatique, si ce n’est pas déjà le cas.

On recense, de par le monde, des milliers d’incidents de pollution et de contamination, que ce soit au cours du forage, de la fracturation, de l’extraction, de l’entreposage ou du transport, ou suite à un accident dû à des matériaux défectueux ou à une erreur humaine.

En plus du gaspillage à très grande échelle des sources d’eau potable, dont on souligne déjà une pénurie alarmante là la grandeur de la planète, de la déforestation et de la construction de milliers de kilomètres de routes spécifiquement à cette fin, substituant à des panoramas naturels de vastes étendues d’inélégantes structures métalliques, pensons aussi aux ressources sacrifiées à la fabrication de tout cet équipement, qui sera abandonné sur place à la fin de sa vie utile, et à l’énergie fossile consacrée à chaque étape du projet jusqu’à l’utilisation du gaz par le consommateur.

Et la liste des problèmes de santé répertoriés dans le voisinage de l’activité de fracturation et vraisemblablement reliés à elle impressionne tristement par sa longueur et sa diversité.

Devant des arguments aussi accablants, comment un gouvernement peut-il songer à soumettre ses citoyens à de tels risques contre la perspective de quelques avantages fiscaux par ailleurs fortement douteux, compte tenu des fluctuations du marché et l’obligation urgente d’imposer des restrictions sévères aux émissions des gaz à effet de serre? On se rappellera que M. Higgs lui-même affirmait qu’il prêtait foi aux conclusions des scientifiques quant à l’empreinte de l’homme sur le réchauffement climatique et qu’il reconnaissait le besoin d’adopter des mesures pour en contrer la tendance. Comment ne pas voir là des propos contradictoires?

Cyrille Sippley
Saint-Louis-de-Kent