Misons sur la minorité

Lorsqu’on parle des écoles francophones au Nouveau-Brunswick, voilà les gros titres: fermeture d’écoles en milieu rural, pénurie d’enseignants et, surtout, le fameux débat autour du transport scolaire. Mais, aujourd’hui, j’ai envie d’aborder un sujet dont on parle très peu dans les chroniques vouées à l’éducation au Nouveau-Brunswick: la réalité pour les étudiants francophones en milieu minoritaire.

Grâce à la politique de dualité linguistique du Nouveau-Brunswick et à la Charte canadienne des droits et libertés, deux villes à majorité anglophone – Saint-Jean et Fredericton – jouissent d’un réseau d’écoles qui ne cesse de croître. Seulement ici dans la capitale provinciale, une ville de quelque 70 000 habitants, nous avons maintenant quatre écoles francophones qui desservent une population francophone grandissante et qui comblent une demande pour l’éducation en français toujours en expansion. Nous observons depuis quelques années des ayants droit qui réclament une éducation en français pour leurs progénitures et nous notons même un intérêt accru de la part des nouveaux-arrivants pour l’école de langue française. De quoi se réjouir!

Or, si la capitale provinciale est dotée d’un réseau si complet, pourquoi peine-t-on, dans certains cas, à franciser les élèves qui fréquentent ces établissements? Examinons quelques facteurs influents, à commencer par les jeunes eux-mêmes.

L’adolescence est une étape de la vie pour le moins mouvementée. L’ado qui se soucie de ce que pensent les autres de lui, c’est tout à fait normal. Toutefois, cette hyperconscience influence souvent ses choix linguistiques. Par exemple, étant donné que de nombreux élèves en milieu minoritaire proviennent de familles exogames, la langue anglaise constitue, pour eux, une langue importante et facile d’accès; cette langue représente un outil branché dont ils se servent pour s’exprimer et même façonner une grande partie de leur identité personnelle.

Qu’en est-il du français alors? Si ces élèves sont issus de familles exogames dont un des deux parents est francophone, n’ont-ils donc pas une bonne maîtrise du français? Oui, souvent, ils manient bien le français aussi, mais celui-ci demeure quand même une langue seconde, ou une langue utilisée voire reléguée à l’école. Si les élèves associent cette langue uniquement à l’école, à l’apprentissage, et à leurs enseignants, elle sera perçue comme étant moins cool, et du coup, moins désirable à utiliser en situation sociale.

Même si les jeunes apprécient l’école en général, on ne peut nier le caractère autoritaire qu’elle représente. Et si l’on veut se rebeller contre l’autorité, et que cette autorité soit de langue française, je conçois donc que les jeunes aient envie de passer à l’anglais, mais je m’inquiète du message que ce geste envoie à leurs camarades. Je m’explique.

Dans les écoles francophones en milieu minoritaire, il existe souvent un certain bassin francophone plus pure laine. Des élèves de la Péninsule, des Québécois de familles militaires et, enfin, des élèves immigrants provenant de pays francophones où l’instruction, la discipline et la langue sont toutes administrées avec rigueur. Quand ces trois profils d’élèves se trouvent entre les murs de nos écoles francophones en milieu minoritaire, ils doivent sans doute se sentir déboussolés. Fréquenter une école soi-disant francophone où l’on entend principalement de l’anglais dans les corridors, constater que la langue anglaise prédomine chez leurs compagnons supposément francophones, et prendre conscience que cette langue constitue un must pour l’intégration sociale, les défis pour ces élèves plus pure laine sont nombreux. De plus, ces élèves peuvent se retrouver parfois la cible de blagues et de moqueries de la part des élèves parfaitement bilingues. Parfois, une fâcheuse tendance dans les écoles francophones en milieu minoritaire peut faire en sorte que les jeunes de la place rient de l’élève francophone ayant un accent prononcé ou une maîtrise plutôt boiteuse de la langue de Shakespeare, tandis que ces mêmes jeunes n’apprécient guère quand les Québécois les taquinent sur leur accent anglicisé. Alors aux jeunes étudiants qui lisent ces lignes, je vous supplie de voir en ces francophones pure laine non pas des étrangers, mais plutôt des alliés. Ils constituent, surtout en milieu minoritaire, un précieux atout au sein de nos écoles, et nous pouvons tous bénéficier du bagage linguistique et culturel qu’ils apportent avec eux.

Alors, quelles seraient quelques pistes de solution pour les autres grands acteurs dans l’éducation de nos jeunes, notamment les parents et les enseignants? Les parents, surtout les couples exogames, je vous invite à exposer vos enfants aux cultures francophones autant que possible. Même à la maison, vous pouvez poser de petits gestes qui en disent long sur votre engagement et attachement à la langue. Pour le ou la partenaire unilingue dans le couple, assurez-vous de faire preuve d’ouverture d’esprit à ces gestes et d’accueillir le français chez vous avec enthousiasme et amour, ça fait partie de votre maisonnée!

Enfin, les enseignants. Ces nobles vecteurs de connaissances, ceux et celles responsables d’enseigner la langue, et de véhiculer la culture, pas une mince affaire, on s’entend. Bien sûr, nous pouvons incorporer du contenu culturel dans nos leçons. Mais en milieu minoritaire, ceci s’avère un peu plus compliqué qu’en milieu majoritaire. Pourquoi?

Dans un premier temps, l’identité acadienne se révèle souvent moins forte en milieu minoritaire. Même si l’on hisse le drapeau acadien devant les écoles françaises à Fredericton et à Saint-Jean, ça ne signifie pas pour autant que les élèves de ces écoles s’y identifient. En fait, le sentiment d’appartenance à l’Acadie en milieu majoritairement anglophone demeure très flou. En raison des familles exogames, de l’éloignement des régions qui s’affichent fièrement francophones, et de la visibilité réduite de la langue française dans leurs communautés, les francophones en milieu minoritaire sont des fois à court de repères culturels immédiats. Par exemple, faire écouter du Georges Belliveau à Pré-d’en-Haut, du Danny Boudreau à Pointe-Verte ou du Wilfred Le Bouthillier à Tracadie a du sens, car ça honore des gars d’la place. Toutefois, en milieu minoritaire, il manque ces vedettes locales et c’est pour ça qu’on doit chercher ses vedettes ailleurs. Or, c’est peut-être ici la piste de solution idéale, l’ailleurs.

Comme j’ai déjà souligné, certains élèves dans les écoles francophones en milieu minoritaire se montrent moins enclins qu’ailleurs au Nouveau-Brunswick à s’identifier comme Acadiens, Canadiens-français, ou même francophones. Cela étant dit, ils n’ignorent pas pour autant l’importance de la langue française et affirment qu’elle fait partie d’eux. Ces élèves francophones en milieu anglophone s’identifient souvent comme des bilingues. C’est-à-dire qu’ils s’associent plutôt à la langue (ou plutôt aux langues) qu’à la culture. Et ce trait de caractère fait d’eux une minorité au sein d’une minorité, soit un groupe francophone légèrement différent d’autres groupes francophones, notamment ceux vivant en milieux majoritaires.

Au lieu de présenter la réalité francophone en milieu minoritaire comme un défi avec lequel il faut composer, on peut présenter notre fait français comme une occasion à saisir plutôt qu’un obstacle à surmonter. On peut sélectionner un véritable best-of de la francophonie, tout en rappelant à nos élèves qu’eux aussi, ils en font partie! Que nous montrions un film dépeignant la vie des jeunes francophones outre-mer (tel qu’entre les murs), que nous fassions écouter les rythmes décalés des groupes franco-africains, que nous riions avec l’humour de Rachid Badouri ou de Gad Elmaleh, ou que nous soulignions des dates importantes à travers la francophonie: la Saint-Jean-Baptiste, le Tintamarre, le ramadan, la Bastille, eh oui, même la victoire des Bleus quand ils la gagnent la Coupe du monde! Tous ces gestes démontrent que le français – bien que modeste chez eux – se fête, se chante, se danse et se divertit dans bien des endroits ailleurs.

En guise de conclusion, la réalité des élèves francophones en milieu minoritaire comporte-t-elle son lot de défis, ou plutôt abonde-t-elle de potentiel? Moi, je crois au potentiel! Mais, afin de pleinement en profiter, il faudra que tous les acteurs impliqués s’y mettent, et ce, avec acharnement. En allant de l’avant, il reviendra aux élèves et de se passionner pour le français et de le parler dans et à l’extérieur de l’école. Ensuite, il importera aux parents de privilégier cette langue chez eux. Enfin, il appartiendra aux enseignants de persévérer dans leur rôle de passeur culturel, et de persister à montrer à la prochaine génération la valeur et la vitalité du français, une langue qui rayonne, certes, mais qui, de surcroît, les unit à une communauté de plus de 200 millions de locuteurs, tous à leur portée. Alors, qu’attendons-nous? Puisons dans ce potentiel dès aujourd’hui!

Peter Manson, enseignant
Fredericton