Un projet réalisable

Un projet visant l’autonomie régionale de l’Acadie au sein du Canada atlantique a été lancé la semaine dernière. Il cherche à proposer, d’ici l’automne 2020, un nouveau modèle de gouvernance pour servir les intérêts du peuple acadien au 21e siècle. Intitulé l’Assemblée nationale de l’Acadie (anacadie.ca), le projet s’inscrit dans une démarche de continuité historique pour le peuple acadien et autour d’une vision d’une «Acadie française, prospère, en santé, heureuse et en paix, ouverte sur le monde et autonome sur son territoire».

C’est un projet ambitieux mais dont la portée est certainement réalisable à moyen-terme. L’alternative du statu quo comporte beaucoup trop de risques pour le peuple acadien, à moyen et à long terme, comme en témoignent les luttes interminables pour la préservation des acquis.

Différents enjeux propres à l’Acadie sont d’ailleurs résumés sur le site du projet, dont le très faible taux de natalité du peuple acadien. L’indice synthétique de fécondité du peuple acadien (ISF – le nombre d’enfants par femme), qui se situait il y a deux générations à environ 6 enfants (l’un des plus élevés en Amérique du Nord) a connu une chute dramatique pour se situer désormais aujourd’hui à environ 1,37 enfant (l’un des plus bas au monde).

La gravité de cette situation a malheureusement trop longtemps été ignorée en Acadie. Difficile de blâmer Ottawa ou Fredericton pour cette tendance.

Même chose pour l’exode des régions qui continue d’appauvrir l’Acadie rurale à vue d’œil. Le développement économique régional à des incidences majeures sur l’avenir du peuple acadien et sans le retour de la prospérité dans ces régions l’identité même de l’Acadie est en jeu.

Cet exode complique aussi la tâche de protéger le patrimoine culturel et naturel de l’Acadie. Ce patrimoine comprend des vestiges d’établissements datant de l’ancienne Acadie (cimetières, systèmes d’aboiteaux, ruines d’habitations) ainsi que des bâtiments religieux d’importance à la patrie (ses cathédrales, anciens couvents et églises).

Pour pallier à l’ensemble de ces défis, l’option de l’autonomie régionale de l’Acadie au sein du Canada atlantique est avancée comme solution. Des modèles d’autonomie régionale en vigueur au Canada, en Belgique, en France et en Italie sont d’ailleurs brièvement présentés sur le site web du projet.

Ce concept «d’autonomie régionale», assez bien établi en Europe et ailleurs dans le monde, est moins bien connu en Amérique du Nord. Il peut se résumer en une situation dans laquelle la communauté disposerait de différents pouvoirs pour veiller aux intérêts propres du peuple acadien en matière d’aménagement du territoire, de développement économique régional, d’immigration, de culture ou de protection du patrimoine par exemple, mais où elle dépendrait de d’autres instances (fédéral, provinces, municipalités) pour assurer la gouvernance de services essentiels tels la défense, les douanes, la monnaie, les transports ou les opérations municipales.

Le projet implique donc une redéfinition du partage des pouvoirs et deux options principales s’offrent à l’Acadie pour y arriver.

La première suppose une «délégation administrative» de pouvoirs par l’entremise de projets de lois votés par les assemblées législatives des provinces atlantiques. Cette option offrirait à la communauté acadienne et francophone la responsabilité de gérer différentes compétences précises et de mettre en œuvre des stratégies qu’elle développe. Ce modèle est en partie en place actuellement au Nouveau-Brunswick avec le conseil scolaire francophone et le réseau de santé Vitalité. Avec un projet d’Assemblée nationale de l’Acadie, des pouvoirs accrus mais semblables seraient conférés à la communauté acadienne dans des secteurs nouveaux lui permettant d’administrer directement les enjeux propre à l’Acadie, y compris celui de la prospérité durable en région.

La seconde, qui doterait la communauté acadienne de réels «pouvoirs législatifs», aurait une portée beaucoup plus forte. Il s’agit par exemple du modèle d’autonomie régionale en vigueur en Belgique par le biais des parlements communautaires, ou bien l’exemple des pouvoirs conférés à la communauté française du Val d’Aoste en Italie. Avec cette option un amendement constitutionnel serait nécessaire, ce qui demanderait l’appui de d’autres provinces canadiennes.

L’important, dans le cadre du projet d’Assemblée nationale proposé, sera de préciser le modèle ou la solution qui permettra à l’Acadie de demeurer «française, prospère, en santé, heureuse et en paix, ouverte sur le monde et autonome sur son territoire» durant le 21e siècle. Notre bureau de direction, toujours en phase de recrutement, sera d’ailleurs formé de personnes qui partagent cette vision. Les gens souhaitant s’impliquer sont priés de nous contacter.

Dernier défi: celui qu’éprouve parfois l’Acadie à décrire son territoire. Bien que les régions acadiennes soient assez bien définies, l’absence d’un territoire administratif officiel, comme c’est le cas au Québec, tend à limiter la perception. L’isolement de certaines régions, à l’Île-du-Prince-Édouard et en Nouvelle-Écosse par exemple, vient ajouter une dimension de morcellement à cette identité.

Pourtant, il ne fait aucun doute pour ceux et celles qui habitent ces régions ou qui la visitent que ce territoire est bel et bien le foyer du peuple acadien. Depuis des centaines d’années on parle en français à la Baie Sainte-Marie, à la baie de Port-au-Port et à Baie-Egmond. De même que dans des centaines de communautés au Nouveau-Brunswick. Partout dans ces régions du Canada atlantique le drapeau acadien flotte fièrement.

En termes de superficie et de comparaison, rappelons-nous que l’Acadie du Nouveau-Brunswick (25 000 km2) est plus grande que la Slovénie (20 273 km2) et le Belize (22 966 km2). En y ajoutant l’ensemble des régions acadiennes, l’Acadie des Provinces atlantiques fait plus de 30 000 km2 ou l’équivalent de la Belgique (30 528 km2) ou trois fois la superficie du Liban (10 452 km2).

De bien plus petites communautés dans le monde (la communauté germanophone de Belgique – 77 000 habitants sur 850 km2 par exemple) jouissent de beaucoup plus d’autonomie et de ressources pour assurer leur devenir. Le peuple acadien mérite lui aussi de vivre prospère, heureux et autonome sur son territoire, ce à quoi le projet de l’Assemblée nationale de l’Acadie aspire.

Daniel LeBlanc
Administrateur du projet