L’appropriation alimentaire, existe-t-elle?

La protéine végétale crée un engouement réel et selon toutes vraisemblances cet enthousiasme ne s’atténuera pas de sitôt. Selon un récent article de Marie-Ève Fournier de La Presse, il manque de tofu un peu partout au Canada. Tellement, que des projets d’expansion verront le jour pour deux usines dans l’est du pays. À l’instar du lancement du nouveau guide alimentaire qui met à l’avant-scène le tofu et les protéines végétales, plusieurs croient que le tofu et d’autres sources de protéines végétales deviendront de plus en plus populaires, au profit de la viande, du fromage et d’autres produits d’origine animale. Mais peu à peu, certaines filières comme les secteurs bovin et laitier semblent vouloir contrer cette vague d’amour pour le tofu et autres produits à base de protéines végétales.

Plusieurs boucheries véganes vendent sans réserve des produits comme la merguez, la chipolata, le chorizo, du tartare, des terrines, rillettes, steaks au poivre, escalopes à la moutarde, tout cela à base de protéines végétales. En revanche, la grogne se fait sentir envers des «steaks» au tofu ou des «saucisses» aux légumes. D’ailleurs, près de cinq mois après la décision de l’État du Missouri d’établir clairement la définition de la viande, les États du Nebraska, du Tennessee, de la Virginie et du Wyoming envisagent de faire la même chose. De l’autre côté de l’Atlantique, l’Assemblée nationale en France a mis fin à la polémique en adoptant une loi similaire à celle du Missouri. L’intention de base vise à éliminer toute confusion pour le consommateur. Certains ont même fait mention que ce genre de pratique représente un cas d’appropriation alimentaire, au même titre que l’appropriation culturelle. Avec son Beyond Burger, la chaîne canadienne A&W se voit même accusée d’appropriation alimentaire ces derniers temps. L’ambiguïté de nos règles d’étiquetage nous laisse croire que le Canada pourrait bientôt suivre les pas de la France et de certains États américains.

Il ne serait pas surprenant de voir le Québec lancer le bal au Canada. La Belle Province a toujours été lourdement influencée par la France pour ses initiatives d’appellation d’origine contrôlée. La protection du patrimoine alimentaire et terminologique en alimentation s’associe bien au Québec et à la France. Le Québec a d’ailleurs protégé les vertus du maïs de Neuville. Alors préserver les mots «fromage» ou «viande» ne surprendrait personne. Mais l’appropriation alimentaire demeure un cas difficilement démontrable. De plus, la mouvance vers la protéine végétale influe sur l’industrie agroalimentaire depuis déjà un certain temps.

D’abord, certaines entreprises championnes des protéines animales convergent déjà vers des produits d’origine végétale. Maple Leaf Foods nous le démontre de manière flagrante. L’entreprise a fait l’acquisition de quelques sociétés, dont Les Aliments Lightlife à Chicago en 2017, une pionnière des produits d’origine végétale. L’entreprise s’apprête à lancer l’une de ses plus importantes campagnes publicitaires de son histoire. Son produit, une galette à base de protéines végétales, arrivera sur les tablettes de nos supermarchés en avril. Maple Leaf Foods, l’une des plus grandes entreprises de transformation de porc et de poulet au pays, a même effectué des investissements dans le domaine des insectes.

De plus, depuis quelque temps, les solutions véganes et végétariennes offertes aux Canadiens sont plus recherchées, même plus raffinées. Les aliments véganes possèdent un goût et une texture qui ressemblent à s’y méprendre aux produits traditionnels à base de protéines animales. Ces produits incitent les consommateurs qui mangent de la viande à se laisser tenter. On recherche nettement à stimuler le désir de découvrir de nouveaux aliments. Il faudra probablement plus que des règles d’étiquetage strictes pour protéger les vertus de la viande et du lait dans un marché de plus en plus curieux.

Mais puisque le «Maïs de Neuville» appartient dorénavant à une appellation d’origine contrôlée au Québec, tout reste possible!

Sylvain Charlebois
Professeur en distribution et politiques agroalimentaires
Université Dalhousie