La fermeture de localités est-elle inévitable?

La semaine dernière, les médias ont fait écho de la fermeture imminente de la municipalité de Little Bay Islands à Terre-Neuve-et-Labrador (TNL). Force est de constater que cette dernière était déjà en sursis, puisqu’en 2013, Radio-Canada rapportait que ses résidents avaient voté majoritairement pour sa fermeture. Lors d’un récent plébiscite à ce sujet, ceux-ci auraient été de nouveau unanimes à envisager un tel scénario.

Bien que la communauté de Little Bay Islands se situe à moins de 25 km de Springdale, le centre de services le plus près, elle souffre d’enclavement géographique en raison de son caractère insulaire. Depuis plusieurs années, cette localité éprouve de sérieux problèmes démographiques et économiques. En 2016, sa population se chiffrait à 71 habitants comparativement à 410 en 1981, une diminution de 82,7%. En outre, il s’agit de la deuxième localité de l’Atlantique la plus affectée par le vieillissement, la proportion des personnes âgées de 65 ans et plus s’étant accrue de 46,6 points en l’espace de 35 ans. Le nombre de jeunes de moins de 24 ans est passé de 180 en 1981 à 5 en 2016, une baisse de 97,2%. Cette décroissance fulgurante est certes attribuable à la dénatalité et au vieillissement de la population, mais surtout à l’exode des jeunes. En suivant les 0 à 24 ans en 1981, lesquels font partie des 35 à 59 ans en 2016, Little Bay Islands affiche une perte nette de 160 personnes, soit une diminution de 86,7%. Sur le plan socio-économique, cette localité est aux prises avec un sous-emploi chronique, une situation confirmée par son faible taux d’activité (26,3% en 2016), ce phénomène ayant pour corollaire un taux de chômage très élevé (40%). Enfin, Little Bay Islands comporte une population sous-scolarisée, près de la moitié de la population de 15 ans et plus n’ayant pas atteint le seuil de la 9e année.

Situation des très petites localités en Atlantique

Suite à un tel événement, n’est-il pas légitime de se demander si cette situation est susceptible de se reproduire ailleurs? Au recensement de 2016, TNL comptait 34 localités de moins de 100 habitants, dont 12 en avaient moins de 50. Ces très petites localités formaient 9,3% de la structure spatiale de la province. On en dénombrait neuf au Nouveau-Brunswick (3,3% de la structure spatiale) et en Nouvelle-Écosse (9,7%) comparativement à quatre à l’Île-du-Prince-Édouard (3,6%). En Atlantique, ces très petits milieux sont particulièrement affectés par le dépeuplement. De fait, en l’espace de 35 ans, soit de 1981 à 2016, ils ont perdu près des deux tiers de leur population, celle-ci étant passée de 5975 à 2253 habitants. Le déclin spectaculaire du nombre de jeunes s’avère extrêmement inquiétant pour l’avenir de ces petits milieux. En effet, au cours de la même période, ce segment de l’espace rural a perdu 2265 jeunes, une diminution de 86,3%. Cette juvénodécroissance se double d’un fort courant d’exode. Les 0 à 24 ans étaient au nombre de 2935 en 1981. Trente-cinq ans plus tard, ceux-ci, compromis dans la cohorte des 35 à 59 ans en 2016, n’étaient plus que 780, un déficit net de 2155 personnes. En valeur relative, cela signifie que près des trois quarts des jeunes auraient quitté ces petits milieux. Distants en moyenne de 42,5 km d’une ville, l’enclavement géographique particularise cette portion de l’espace rural. Leur taux de chômage moyen se situait à 27,6% en 2016, ce qui traduit de profonds malaises sur le plan économique.

La fermeture de localités: un phénomène nouveau?

La fermeture de localités n’est pas un phénomène nouveau ni une réalité unique à TNL. Force est de rappeler que 10 municipalités de l’Est-du-Québec ont été rasées de leur population au début des années 1970 sous les recommandations du Bureau de l’Aménagement de l’Est-du-Québec (BAEQ). Suite à cet événement, l’Office de planification et de développement du Québec a élaboré un plan de relocalisation encore plus vaste que celui du BAEQ suggérant la fermeture de 85 municipalités. Devant pareille situation, des comités de citoyens, appuyés par le clergé, se sont déployés dans les régions de Matane, de Rimouski et de la Gaspésie, mieux connus sous le nom d’«Opérations-Dignités». Il s’en est suivi une très forte mobilisation à un point tel que ces municipalités ont pu éviter leur fermeture.

La fin de projets miniers et hydro-électriques a également eu raison de Labrieville (1974) et de Gagnon (1985). En Gaspésie, Murdochville a failli être rayé de la carte au début des années 2000 en raison de la cessation des activités de la mine de cuivre. L’énergie éolienne et le tourisme ont permis de donner un second souffle à l’économie locale, et ce, grâce à la concertation des acteurs locaux et régionaux, mais surtout à l’appui du gouvernement provincial qui a refusé la fermeture de cette ville minière en dépit de la volonté de la majorité des citoyens. Plus récemment, les résidents de Pointe-Parent, près de Natashquan, ont également été confrontés à la fermeture éventuelle de leur patelin.

Mesures de résistance et force du sentiment identitaire

La force du sentiment identitaire s’exprime par toute une kyrielle d’initiatives qui ont vu le jour dans plusieurs de ces anciennes localités. Dans un ouvrage récent, nous avons relaté les nombreux efforts qu’ont investis les résidents de quatre localités du Témiscouata afin d’éviter le démantèlement de leur milieu au tournant des années 1970. Fermée en 1974, la municipalité de St-Nil, au Bas-St-Laurent, est un autre cas typique. D’anciens paroissiens prennent en charge l’entretien du cimetière, lieu où reposent leurs aïeuls. Un projet de forêt habitée a aussi permis de mettre en valeur près de 500 hectares de forêt à St-Nil et à St-Paulin-Dalibaire, cette dernière localité ayant fermé en 1971. En 2015, des retrouvailles se sont tenues à Sept-Îles afin de souligner le 30e anniversaire de la fermeture de Gagnon. La même année, d’anciens résidents de St-Thomas-de-Cherbourg se retrouvaient à Matane pour se remémorer les souvenirs de leur village fermé en 1970. Par ailleurs, le tournage d’un film est prévu à St-Octave-de-l’Avenir, une localité fermée depuis 1971.

Quel est l’avenir de ces petits milieux?

Contrairement à la démographie ou à l’économie, la science régionale n’est pas prédictive. La prémisse théorique de la ruralité peut être formulée comme suit: aucun milieu, quel qu’il soit, n’est condamné d’avance. La diversité des contextes, le changement constant et le jeu complexe des interrelations contribuent à rendre aléatoires toutes formes de prévisions. Chaque communauté réagit selon un cheminement qui lui est propre en fonction des orientations en cours. Les petites localités sont également soumises à toutes sortes d’impondérables liés à des changements environnementaux, à des soubresauts économiques, à des événements conjoncturels et à des orientations politiques qui rendent difficile, voire impossible, toute prévision à long terme. Par exemple, l’arrivée d’une seule famille peut entraîner la sauvegarde de la dernière école du village alors qu’à l’inverse le départ de quelques individus est susceptible d’éroder l’infrastructure de services.

De même, l’établissement d’une plateforme transactionnelle sur internet peut aujourd’hui permettre à une microentreprise de se localiser pratiquement n’importe où au sein de l’espace rural. Même si, à quelques endroits, les diminutions de population sont devenues très inquiétantes, on ne peut présumer qu’elles provoqueront nécessairement la fermeture de localités. De plus, la dévitalisation de nombreuses petites communautés n’implique pas nécessairement leur irrémédiable démembrement. Ailleurs, un phénomène de reconquête est même en cours. La présence de quelques irréductibles, l’attachement au territoire et l’implication inconditionnelle de certains individus sont autant de facteurs qui contribuent à brouiller les cartes en ce qui a trait aux perspectives d’avenir des très petites localités. Au final, rien ne prouve que leur fermeture s’avère profitable et rentable pour l’ensemble de la société.

Une trajectoire démographique inquiétante

Dans le cas du N.-B., force est de constater que l’organisation du tissu de peuplement diffère considérablement de celle de T.-N.-L. dont la population est plus dispersée. En même temps, la province, et plus particulièrement les petites localités, sont confrontées à des défis démographiques titanesques. Est-il besoin de rappeler que le N.-B. est la deuxième province la plus affectée par le vieillissement de sa population? Le N.-B. enregistre, depuis 2014, un taux d’accroissement naturel négatif. Les migrations interprovinciales ont affiché un déficit net de 7035 personnes depuis 2013. Après l’Île-du-Prince-Édouard (27,8%), le N.-B. (63,9%) est la province dont le taux de rétention et d’entrée d’immigrants admis de 2008 à 2013 a été le plus faible au Canada. Au surplus, le poids démographique du NB tend vers une diminution constante depuis 1861. Enfin, entre 1861 et 2016, l’évolution de la population du N.-B. a suivi la tendance canadienne à seulement deux reprises, soit en 1941 et en 1976.

Quant aux petites localités, c’est-à-dire celles de moins de 500 habitants, elles ont perdu près de la moitié de leurs effectifs en l’espace de 35 ans. Plus que tout autre segment de l’espace rural, elles sont davantage enclines au vieillissement, à la diminution du nombre de jeunes et à l’exode. De telles évolutions, qui exercent des pressions énormes sur la démographie, l’économie et le maintien des services de proximité, devraient alerter les diverses instances gouvernementales. D’autre part, force est aussi d’admettre que la solidarité territoriale, le tissage de liens sociaux et l’esprit de mobilisation qui prévalaient dans les années 1970 se sont, à bien des endroits, effrités laissant place à une forme de léthargie imputable à une société de plus en plus individualiste et, de surcroît, soumise à l’emprise du néolibéralisme. Si aucune localité rurale n’est condamnée à la fatalité, celles-ci ne sont pas à l’abri d’éventuelles fermetures pour autant. Afin d’éviter pareil écueil, il importe que le N.-B. se dote d’une vigoureuse politique démographique, laquelle doit être couplée à une stratégie d’aménagement de manière à favoriser une occupation harmonieuse et dynamique du territoire.

Majella Simard, Ph.D. en développement régional
Professeur de géographie, Université de Moncton