La dernière leçon

Si je me retrouvais aujourd’hui devant un groupe d’élèves, je voudrais écrire au tableau noir, pour ma dernière leçon, ce qui suit immédiatement: «Nul ne t’as saisi par les épaules quand il était temps encore. Maintenant, la glaise dont tu es formé a séché et s’est durcie, et, nul en toi ne saurait désormais réveiller le musicien endormi ou le poète ou l’astronome qui peut-être t’habitait d’abord.»

Je demanderais à chacun de copier cette citation de Saint-Exupéry et de la lire et la relire.

Quand j’ai passé par la formation des maîtres, on m’a bien montré comment enseigner la lecture, la grammaire, les mathématiques. Mais on ne m’a pas parlé de glaise ou d’argile. On ne m’a pas dit que mon travail principal serait l’épanouissement des enfants. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai entendu parler d’un livre en langue anglaise dont le titre est «So little for the mind». Si peu pour l’esprit, si peu pour la pensée, si peu pour le cerveau.

Si vous étudiez soit l’astronomie, la géologie, la biologie, ou même la botanique, vous finirez par vous rendre compte que la «création» du monde remonte à plus de treize milliards d’années. Le cosmos, ou ce qu’on appelle tout simplement la nature, a travaillé pendant toutes ces années pour que survienne une intelligence. Ça vaut la peine d’y penser, d’y réfléchir. Notre cerveau est le produit d’un long et pénible travail.

Il en a fallu du temps et des métamorphoses, des succès et des échecs, avant que les neutrons, les protons, les électrons des éléments inter réagissent et finissent par former les cellules de notre cerveau, ou comme le dit d’une manière si éloquent Antoine de Saint-Exupéry, «D’une lave en fusion, d’une pâte d’étoile, d’une cellule vivante germée par miracle nous sommes issus, et, peu à peu, nous nous sommes élevés jusqu’à écrire des cantates et à peser des voies lactées».

Notre planète a produit de merveilleuses plantes, des fleurs de toute beauté, des éléphants, des colibris. Mais, il a fallu attendre l’ascension de l’Homme avant que ne soit énoncé le théorème de Pythagore ou avant que l’on ne parvienne au «déchiffrement du code de l’hérédité dans la spirale de l’ADN». Ce qui est entre guillemets vient de Bronowski, puis il écrit plus loin, «Nous sommes cette expérience unique de la nature qui nous fait placer l’intelligence rationnelle au-dessus du simple réflexe».

Je crois fermement que l’enseignant et l’école doivent surtout viser à modeler des âmes, à produire des «têtes bien faites». L’école devrait être avant tout une manufacture d’âmes. On dit familièrement une «mentalité de tête croche». Mais l’enseignement devrait viser à former des «têtes droites».

Ce n’est pas une mince affaire que d’apprendre à penser. C’est courageusement poursuivre le suprême effort que la nature a fait pour parvenir à l’intelligence. C’est viser à rejoindre Descartes et Pascal et, si possible, devenir capable des mêmes démarches de l’esprit. L’enseignant devrait saisir par les épaules chacun de ses élèves, tour à tour, pendant qu’il en est temps encore, avant que la glaise dont il est formé n’ait le temps de sécher, de durcir, avant que le musicien endormi ou le poète ou l’astronome qui l’habite peut-être dans son enfance ne s’enlise dans une éternité de médiocrité.

Je n’oublie pas qu’il y a des enfants aux besoins spéciaux. Le cas d’Helen Keller devrait tous nous inspirer à ce sujet. On devrait considérer l’ensemble des enfants, et cela sans exception, comme des génies en herbe. Il en est trop qu’on laisse dormir.

On vous dira qu’à l’école on doit penser au marché du travail, qu’il faut bien se préparer à gagner sa vie, à gagner des sous. Mais, le confort ne veut pas dire somnoler dans l’ignorance. L’école ne doit jamais servir de machine à emboutir. En éducation, comme dans toutes les autres sphères de la vie, il ne faut pas prendre des vessies pour des lanternes.

On reconnaîtra que dans ce texte je me suis à maintes reprises inspiré de Saint-Exupéry.

Arthur-William Landry
Grande-Anse