La réduction de la pauvreté: projet de société ou vœu pieux ?

Le 21 février 2019, un communiqué de presse du gouvernement du Nouveau-Brunswick annonçait la mise en place du processus de consultation pour le développement du nouveau plan de la réduction de la pauvreté.

Cette volonté de réduire la pauvreté dans notre province date de 2009, moment où le gouvernement avait comme objectif global de réduire la pauvreté monétaire de 25% et la pauvreté monétaire extrême de 50% avant 2015 (Gouvernement du Nouveau-Brunswick, 2009).

En 2014, cet objectif n’ayant pas été atteint, un nouveau plan a été élaboré reportant ces objectifs à 2019. Et nous y voilà! Bien que ces deux plans visaient la réduction de la pauvreté, le premier proposait des solutions concrètes (par exemple, une réforme de l’aide sociale, et l’augmentation du salaire minimum et son indexation au coût de la vie), alors que le deuxième présentait des priorités qui semblaient s’éloigner de l’objectif global en favorisant surtout «l’inclusion économique et sociale» pour réduire la pauvreté.

En effet, ce deuxième plan suggérait d’explorer le revenu de subsistance au lieu d’augmenter les sources de revenus, soit l’aide sociale, le salaire minimum ou encore adopter une loi proactive dans le secteur privé sur l’équité salariale. Le plan recommandait plutôt d’envisager la création d’une législation plus exhaustive sur l’équité salariale.

Or, étant donné qu’en ce qui a trait au salaire minimum, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante considère qu’une augmentation du salaire minimum toucherait de façon négative l’économie du Nouveau-Brunswick et que les entreprises privées sont contre une loi proactive sur l’équité salariale dans le secteur privé – et sachant l’influence que ce secteur exerce sur les décideurs politiques – ces mesures font figure de vœu pieux.

Aussi, ces mesures qui font appel à des verbes tels «explorer» et «envisager» n’engagent en rien le gouvernement à déployer des stratégies concrètes pour réduire la pauvreté.

Enfin, ce plan de 2014 semblait miser davantage sur des communautés charitables pour solutionner la pauvreté en proposant, comme moyen de renforcement de ces communautés, entre autres, la mobilisation, le réseautage, la communication et le soutien au bénévolat. Ces moyens apparaissent comme des principes importants dans le développement des communautés. Cependant, en quoi cela adresse-t-il les causes structurelles de la pauvreté, sachant que le recours au bénévolat repose sur la volonté individuelle et la charité, déresponsabilisant l’État de ses obligations de protection de ses citoyennes et de ses citoyens. De plus, quand l’État renvoie ses responsabilités à la communauté, force est de constater que ce sont les femmes sur qui repose cette prise en charge.

Ce plan de 2014 était d’ailleurs contesté par des groupes et des individus qui militent activement à combattre la pauvreté notamment le Front commun pour la justice sociale et le Comité des douze de la Péninsule acadienne.

Leurs nombreuses revendications en faveur d’une province sans pauvreté restent peu entendues par les décideurs. Alors sans engagement précis, sans mesures concrètes, sans politiques sociales qui visent de meilleures conditions de vie pour les citoyennes et les citoyens, comment est-il possible d’envisager une province où la pauvreté devient un enjeu social prioritaire, une société où la dignité humaine revêt une valeur fondamentale, une société où le principe d’égalité ne constitue pas seulement un ingrédient du discours, mais est central dans l’application d’une plus grande justice sociale?

Il importe ainsi de comprendre que la pauvreté au Nouveau-Brunswick a plusieurs visages. Les récipiendaires de l’assistance sociale illustrent l’un d’eux. Une personne célibataire apte au travail, selon les critères du ministère du Développement social, reçoit 537$ par mois et les personnes monoparentales avec un enfant, surtout des femmes, reçoivent 887$ par mois. Nul besoin de calculer le coût de la vie pour saisir qu’il s’agit ici de personnes qui vivent en situation de pauvreté extrême. Il en va de même avec les personnes qui travaillent au salaire minimum fixé à 11,25$ de l’heure, un autre visage de la pauvreté.

Le Front commun pour la justice sociale estime qu’environ 100 000 personnes vivent en situation de pauvreté au Nouveau-Brunswick, dont la grande majorité sont des travailleuses et des travailleurs pauvres (en 2015, la province comptait environ 23 000 prestataires d’aide au revenu). Ici comme ailleurs dans le monde, les femmes sont particulièrement touchées par la pauvreté.

Maintenant, à quoi s’attendre du nouveau plan de réduction de la pauvreté? Ce qui nous apparait important ici en matière de lutte contre la pauvreté est qu’au-delà des statistiques, il faut aussi considérer le vécu des personnes qui sont dans cette situation.

Nos recherches en ce qui concerne les femmes et la pauvreté ont mis en lumière comment les visages de la pauvreté sont différents et comment ces femmes, que ce soit celles qui vivent en situation de pauvreté avec des problèmes de santé, celles qui offrent des soins à domicile, ou encore celles qui vivent soit de l’assistance sociale ou de très faibles pensions, sont toujours confrontées à des conditions de vie très difficiles même si, selon ce qui est mentionné dans le rapport d’étape de la société d’inclusion économique et sociale, la situation de pauvreté se compare favorablement à celle des provinces de l’Atlantique et au Canada.

Nous convions ainsi le gouvernement du Nouveau-Brunswick à écouter, à entendre et à voir tous les visages de la pauvreté afin de mettre en place un plan de réduction de la pauvreté qui tiendra compte des besoins réels de ces populations, de la reconnaissance de leur droit à la dignité et ce, dans un souci de justice sociale.

Lise Savoie, Isabel Lanteigne et Hélène Albert
Professeures à l’École de travail social,
Université de Moncton