L’état de la patrie

J’ai été interpellé dernièrement par des gens qui voudraient que l’Acadie se dote d’instruments de pouvoir qui la rapprochent vers plus d’autonomie politique. Il est vrai que l’on a une trentaine d’organismes qui nous offrent beaucoup d’espaces d’action dans des champs sectoriels différents. Il est vrai aussi que nous avons sur le plan provincial la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) et sur le plan de peuple en Atlantique la Société nationale de l’Acadie (SNA). Ils sont parmi nos meilleurs outils de représentation politique. Mais, est-ce que ce sont des outils suffisants et durables pour assurer notre épanouissement et notre pérennité? La question a le mérite d’être posée.

Rien qu’au Nouveau-Brunswick, la population acadienne représentait plus de 38% de la population provinciale au début des années 1960.

elon les dernières statistiques, il n’y a plus que 28% des familles néo-brunswickoises qui ont le français comme langue première dans leur foyer. Une telle statistique m’ébranle. Est-ce dû à l’exode? L’assimilation? La dénatalité? Le manque de vigilance? Toutes ces réponses? Et je refuse le destin comme explication.

Ça m’ébranle, parce que je ne peux comprendre qu’avec tous les organismes que nous avons, comment se fait-il que l’érosion linguistique continue à faire autant de ravages? Ça nous amène à nous demander si ces organismes ont suffisamment de pouvoir et de moyens financiers pour faire face à la situation? Ça nous oblige aussi à nous demander ce que l’on fait de «wrong», comme diraient certains à Moncton?

Comme première réponse, on se doit d’admettre que toutes ces organisations réunies ne réussissent ou ne suffisent pas à protéger le fait français en Acadie. Et on est en droit de s’imaginer que si ces organisations n’existaient pas, on serait dans une situation bien pire que ce que l’on vit actuellement.

On doit être très sévère avec les différentes classes politiques qui se sont succédé depuis une cinquantaine d’années, pour qui la question linguistique les rendait frileuses et allergiques. Bien sûr qu’on a fait des gains extraordinaires depuis tout ce temps-là. Mais on doit reconnaitre que la somme de nos gains n’a pas su compenser la somme de nos pertes.

L’ensemble de nos organismes ont été créés pour défendre nos droits à l’égalité réelle. Ils sont, dans un certain sens, voués à même disparaitre lorsque cette égalité réelle sera atteinte. C’est ce qu’on appelle de «l’obsolescence programmée». Mais ces organismes sont hautement financés et subventionnés, assez pour opérer, mais pas suffisamment pour atteindre cette égalité réelle. On nous en donne juste assez pour se taire, mais pas assez pour réellement et totalement s’épanouir.

Il est donc de bon aloi de s’engager dans un processus de réflexions afin de tenter de s’imaginer s’il n’y a pas d’autres moyens pour accéder à l’égalité réelle. On ne doit pas percevoir ce questionnement comme une menace existentielle de notre organisation, comme semble le percevoir actuellement la SNA, par exemple.

Au lieu de voir la démarche actuelle de certaines personnes vers la création d’une assemblée nationale comme une menace, la SNA devrait se réjouir du fait qu’elle pourrait un jour se muter en un véritable parlement communautaire.

En fait, les instances gouvernementales tolèrent nos organismes et les subventionnent, parce qu’ils ne sont pas menaçants face au statu quo qui nous gruge. Tant qu’on est des clubs quasi privés qui se contentent de petits gains au jour le jour, ça va. Mais qu’en sera-t-il quand nous voudrons nous doter d’instances communautaires de pouvoir réel en passant par le suffrage universel et le pouvoir de véritablement gérer notre devenir?

L’important à retenir dans tout cela, c’est que le statu quo nous mène à notre propre perte et disparition. S’il reste un brin de patriotisme au sein de notre peuple, on se doit d’imaginer de nouvelles avenues afin d’assurer notre pérennité et notre épanouissement. La discussion actuellement engagée autour d’une possible assemblée nationale acadienne est un vent d’air frais bénéfique qui saura nous aider à définir des outils de pouvoir populaire assurant notre existence… et tout cela, sans subvention limitative!

Jean-Marie Nadeau
Essayiste
Moncton