Le génocide acadien

Le projet de la Coopérative des Arcadiens, piloté par Jean-Paul Savoie, de réaliser un mémorial pour commémorer le génocide acadien suscite beaucoup d’intérêt.

Dans un article paru dans L’Acadie Nouvelle, le 22 mai dernier, Denis Roy affirmait que «la véritable intention des Britanniques lorsqu’ils entreprirent la Déportation n’était pas… la destruction physique ou biologique d’un groupe».

Sur quoi s’appuie-t-il pour faire cette affirmation? On ne le sait pas. Les documents et les faits historiques recueillis démontrent cependant le contraire. La raison de cet énoncé semble venir de la définition de l’ONU qui stipule qu’un génocide est un acte «commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux».

Voyons d’abord ce que la documentation nous dit concernant l’intention des autorités britanniques. «L’honorable Edward Boscawen, qui était en 1755 le plus haut représentant du gouvernement britannique en Nouvelle-Écosse, confia à Richard Spry la tâche de finir de déporter les Acadiens vers la Nouvelle-Angleterre avant son départ pour Londres au mois d’octobre. On était alors en pleine saison des ouragans. La période de l’année était donc bien propice à des naufrages. Est-ce que la survie des Acadiens inquiétait les autorités britanniques? Pas du tout. C’est d’ailleurs ce qu’elles souhaitaient le plus ardemment du monde. Dans son rapport à l’amirauté britannique, Spry écrivit: «Le 29 (octobre 1755), à vingt lieues à l’ouest du Cap de Sable, le capitaine (Diggs de la frégate Nightingale) se sépara des transports qui furent pris le 30 dans une grande tempête du Nord Est, de sorte qu’on peut espérer qu’ils ne reviendront jamais.»

(Traduction) On ne peut pas être plus clair sur les intentions des autorités britanniques. Elles souhaitaient la disparition des Acadiens, corps et biens.

Il y avait à bord de ces navires 2706 Acadiens, hommes, femmes et enfants de la région des Mines et de Pigiguit. Ce n’est pas à quelques personnes que l’on souhaitait la mort, mais à des milliers d’Acadiens qui ne désiraient autre chose que de vivre en paix dans leur pays. Les autorités britanniques ne récitaient pas de prières ou encore ne faisaient pas brûler des lampions pour la survie des Acadiens. C’était plutôt le contraire, elles espéraient qu’ils périssent toutes.

On estime que la moitié de la population acadienne mourut pendant la période de la Déportation, surtout des enfants. Rappelons qu’en 1755, les Acadiens qui furent déportés de la Nouvelle-Écosse étaient des sujets britanniques et qu’à ce titre la Déportation était un crime d’État, un crime contre l’humanité, donc un acte illégal.

En 1758, les Britanniques entreprirent la déportation des Acadiens qui demeuraient sur le territoire français. Le général Jeffrey Amherst était alors le plus haut représentant de la Couronne britannique en Amérique du Nord. Avait-il de meilleures intentions vis-à-vis les Acadiens?

Pas du tout. Le 13 de mai 1758, Amherst écrivait en toutes lettres au colonel Monckton, que c’était son intention d’anéantir les Acadiens qu’il qualifiait de vermine. «My intention is to destroy the vermin or clear the country of them.» Il ne pouvait pas être plus clair. Qu’est-ce que l’on fait à de la vermine? On la détruit physiquement.

Voyons maintenant, si dans les faits, les autorités britanniques ont tout fait pour le bien être des Acadiens et si elles se souciaient de leur survie pendant la Déportation.

Fait remarquable, les incursions visant la destruction des villages acadiens par les soldats britanniques se faisaient surtout à l’automne. On se rendait dans les villages, incendiait les maisons, les granges, détruisait les récoltes et les provisions recueillies pour leur survie pendant les mois d’hiver. Cela se fit dans de nombreux villages en 1755 et aussi dans les années qui suivirent. Notons que la destruction des moyens de subsistance fait aussi partie de la définition de génocide par l’ONU : «soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle».

À l’automne 1758, Monckton remonta la rivière Saint-Jean avec une armée et détruisit plusieurs villages ainsi que leurs approvisionnements pour assurer leur survie pendant la longue saison de l’hiver. Scott en fit autant à Peticodiac et Murray à Miramichi. Au mois de février 1759, en plein hiver, le major Hazen détruisit le village de Sainte-Anne (maintenant Fredericton). Des femmes et des enfants furent tués et scalpés par des soldats britanniques. Les responsables de ces meurtres ne furent pas punis. Au contraire, Hazen reçut du général Amherst la promotion de capitaine. Les meurtres font aussi partie de la définition du génocide par l’ONU: «meurtres des membres du groupe».

M. Roy affirme aussi que «la pratique d’appliquer un concept juridique à une époque où ce concept n’existait pas est, en droit en général, répréhensible». Il contredit sur ce point la juge en chef de la Cour suprême du Canada qui s’est prononcée dernièrement sur le «génocide culturel» des autochtones. Le Musée canadien des droits de l’homme vient d’affirmer à son tour qu’il faut maintenant parler de «génocide autochtone». L’application du terme génocide pour les autochtones correspond à la même période pour laquelle on pourrait l’appliquer aux Acadiens. Ces déclarations concernent l’utilisation de la terminologie «génocide» peuvent être difficilement contestées.

En terminant, et afin d’en savoir davantage sur le sujet, je recommande fortement aux personnes intéressées par cette question du génocide acadien de se procurer le dernier numéro de la revue d’histoire de la Société historique Nicolas-Denys qui porte sur la Déportation des Acadiens. Elles pourront y lire entre autres le point de vue juridique de Me Christian Néron, un expert en droits coutumiers (Common Law) du 18e siècle.

Fidèle Thériault
Historien
Caraquet