Alors c’est tout? Ce ne sera que ça, l’Acadie?

J’arbore les couleurs du drapeau, je profite des artistes acadiens, je tente de me faire servir en français quand j’ai le temps, je réagis devant une situation de non-service à personne en français, je dis à nos élus acadiens que je m’attends à mieux d’eux, j’appuie les organismes acadiens pour qu’ils nous représentent bien, je cogne sur les Leonard Jones perpétuellement réincarné.

Mais je dois dire que je ressens un petit, «Ah, bon, ce n’est que ça?» Il n’y aura pas plus d’Acadie que ça? On n’essaie plus pour plus de contrôle, de pouvoir, pour rendre plus concrète moins imaginaire, cette Acadie? Et, lettres majuscules, je ne parle pas de créer un pays. Mais la revendication, la quémande, c’est ça notre sort? Ça et la musique et la Sagouine et les festivals – les penseux appellent ça le nationalisme culturel –, et les Congrès mondial acadien – les penseux appellent ça le nationalisme ethnique.

Il y a bien sûr le joyau gagné à grands frais, la gestion de nos écoles – le nationalisme administratif, le nomment-ils. Je n’inclus pas la gestion des services de santé parce que même dans l’Acadie du Nouveau-Brunswick, la santé est point autant entre nos mains que l’éducation. Mais encore là, je pense, C’est tout? On gère les morceaux qu’on nous laisse? On prend des décisions administratives, jamais politiques? On a de l’influence – sur ceux qui ont le pouvoir – mais jamais d’autonomie et de pouvoir?

Je voudrais plus. Je ne sais pas exactement quoi, mais je vois d’autres peuples, qui – sans être un pays, sans être aussi nombreux, même des fois sans avoir créé sur place une nation de toute pièce comme l’ancienne Acadie – sont traités en peuple.

Ils ont l’autonomie dans certains aspects de leur société, dans ces aspects essentiels qui en font un peuple, ou ils ont droit d’être consultés comme peuple. Certains élisent des représentants comme peuple, le système électoral les reconnaissant comme une entité. Certains ont des forums pour se parler, décider.

Les Acadiens – je devrais dire les francophones, ou pour nous banaliser davantage, les minorités linguistiques – ont certains droits. Mais l’Acadie, elle? On parle peu d’elle, de nous comme peuple, de moins en moins. Toute la charge politique qu’avait l’idée de l’Acadie dans les années 1970 et 1980 faisait que cette désignation était évitée par certaines institutions, des commerces, les gouvernements. Maintenant qu’elle n’a plus de charge politique, de controverse, elle est à toutes les sauces, appropriée partout autant que «Évangéline». Lorsque Radio-Canada Atlantique a adopté le nom Radio-Canada Acadie, j’ai même pensé que ça devait vouloir dire qu’il y avait eu une délégation d’autorité, une nouvelle autonomie accordée à ce service. Il s’agissait plutôt d’un exemple précoce de la banalisation du mot Acadie.

En pensant à tout ceci dernièrement, il me venait souvent en tête la terrible et belle chanson, Is That All There Is?, identifiée surtout à Peggy Lee et inspirée directement par la nouvelle Déception (Disillusionment) de Thomas Mann.

Quand je vois une insistance sur l’Acadie en fête, l’Acadie culturelle ou ethnique qu’on voit surtout chaque été, je pense aux dernières paroles de cette chanson-là: «Si c’est tout ce qu’il y a mes amis, alors dansons! Ouvrons les bouteilles!»

Serions-nous «wrong fiers»?

Il est certain, en tout cas, que ce que nous avons et faisons n’est pas assez, que tous nos organismes et tous les gains ne suffisent pas à protéger l’Acadie de la possibilité de sa disparition. Il est également certain que les gouvernements cultivent la docilité dans nos organismes et nous-mêmes. On en vient à oublier l’Acadie.

Mais en fait, moi, à l’opposé de Peggy Lee, j’ai un regain d’espoir. Je vois des efforts pour repartir cette discussion et je lis de récents textes de jeunes chercheurs acadiens qui explorent ce qui serait possible.

On a besoin de parler de ces morceaux manquants pour bien vivre l’Acadie.

Rosella Melanson
Fredericton