Grandir à Moncton quand on est Acadien

Quand dans la tendre enfance, il faut taire sa langue pour ne pas importuner ceux des passants qui auraient plutôt souhaité une anglicisation complète et entière, c’est créer, dans l’esprit des gens, une confusion indescriptible, c’est rappeler que le moyen d’expression, le leur, a peu de valeur si ce n’est que pour son utilisation dans le fond des cuisines. Il en résulte une anxiété qui s’atténue avec le temps, mais qui ne disparaît jamais complètement.

Encore enfant, quand je marchais dans la rue, je mettais fin à la conversation si je ne savais pas de quelle langue étaient ceux que je rencontrais. C’était comme ça! Tout était anglais: l’hôtel de ville, avec son maire qui disait: «Talk a language everybody understands», les magasins, la radio locale, le monde des affaires, le high school, les usines, tout, sauf l’école élémentaire, l’église paroissiale, L’Évangéline et une compagnie d’assurance-vie.

À l’école, les institutrices parlaient un bon français, me semblait-il, et, du côté de l’Église, c’était encore mieux parce que le curé, lui, devait être l’intermédiaire entre Dieu et nous. De toute ma scolarité, je n’ai jamais su que je faisais partie d’un peuple de déportés.

Je savais depuis l’école que la fête des Irlandais était importante. CKCW, un poste de radio de langue anglaise et le seul que nous entendions à cœur de jour, nous y préparait pendant la semaine précédant le 17 mars, la fête de saint Patrick. Nous trouvions agréables à écouter les When Irish eyes are smiling les Danny Boy et les Molly Malone. On nous encourageait fortement à l’école à porter du vert pour souligner une identité qui appartenait à d’autres.

Je n’ai jamais entendu un mot du passé des Acadiens. Je savais surtout que certains rois d’Angleterre s’étaient permis plusieurs femmes, que c’était mal et que l’un d’entre eux, un certain Henri VIII, avait créé un schisme avec l’Église de Rome pour avoir refusé qu’il divorce et se remarie. Je savais chanter There will always be an England et The white cliffs of Dover. L’enseignante de musique, qui nous visitait périodiquement, ne parlait que l’anglais et arrivait avec ses cahiers de chants où n’apparaissait rien de ce qui nous ressemblait. À ce qu’il paraît, la directrice de l’école King George, une religieuse, sitôt le départ de la professeure de musique, disait à ses élèves presque en sourdine: «Chantons maintenant les chants acadiens.»

Certains curés étaient patriotiques et faisaient parfois des envolées en chaire. Peut-être étaient-ils allés à l’école des Marcel-François Richard, des Albert Sormany, des Henri-P. LeBlanc, des Calixte Savoie et d’autres comme eux. Ils nous faisaient savoir que si les Acadiens avaient réussi, c’était grâce à l’intercession de la Vierge. Eux, ils parlaient de Déportation, de séparation des familles et du retour de plusieurs.

Les Acadiens avaient à eux une compagnie mutuelle d’assurance-vie. C’était pour qu’ils ne soient pas trop désemparés à la mort d’un conjoint. On l’avait baptisée du nom de «Assomption», et la Vierge paraissait sur le devant de chaque police vendue. Pour en promouvoir la vente, il existait, aussi, un peu partout sur le territoire, des succursales et on en profitait pour mousser le fait français. On se rappellera le travail énorme en ce sens d’un Euclide Daigle. Mon père et ma mère, des gens de condition modeste et peu scolarisés, les fréquentaient. Là, on y parlait de fierté acadienne. Parfois on arborait le tricolore étoilé et on entonnait avec conviction l’Ave Maris Stella.

J’apprenais, aux conventions régionales de la compagnie L’Assomption, auxquelles j’assistais avec mes parents, que nous étions des Acadiens. On ne parlait ni de génocide ni de nettoyage ethnique. On parlait de tragédie d‘un peuple. Peut-être aurait-on pu parler d’un crime contre l’humanité, parce que c’en était un. Nous savions que nous avions un hymne, des chants et un drapeau qui nous symbolisaient. Certains grands noms de l’élite acadienne nous faisaient de ces discours à l’emporte-pièce qui émouvaient. J’étais fier d’être de la partie, mais je n’en faisais pas la démonstration publiquement. La peur, qu’on nous avait inculquée, était omniprésente.

Nous avions nos banques. On les appelait caisses populaires. J’allais parfois y déposer, au sous-sol de la cathédrale, des cinq ou des dix sous. Le gérant arrivait, probablement un bénévole, avec sa caisse grise et était de service une fois la semaine pour une couple d’heures, en soirée. Pas besoin de la protection de Brinks pour retourner à la maison. Les gens étaient honnêtes. On a bien essayé de nous voler nos identités mais, pas trop nos sous.

Grâce aux maisons d’éducation dirigées par des congrégations d’hommes et de femmes, les Acadiens se sont dotés d’éducation. Ils ont graduellement gravi l’échelle sociale et l’échelle salariale. Et, tranquillement, ils ont redressé l’échine.

Hector J. Cormier
Moncton