La pensée humaine manipulée: le renoncement insouciant

Le sort de l’être humain est inexorablement lié à celui de la planète. Celle-ci le vomira au besoin. Sa survie dépend de la capacité, par le réveil de sa pensée, de résister aux abus des acteurs immoraux qui brûlent la Terre sans retenue. Des modes de vie dénués d’éthique ont créé une ère du vide et de la désespérance où s’enracinent la dépendance aux drogues, la maladie mentale et le suicide. Les trafiquants de paroles vides ont la voie libre pour agresser la pensée humaine sans relâche.

L’effet domino qui abêtit

Par l’art de la publicité, la propagande répand le faux. Ce marketing crée peur et impuissance et fait miroiter le meilleur des mondes. L’ambiguïté embrume la distinction entre la réalité et l’illusion. Le pouvoir personnel s’éteint et le dialogue dans la civilité s’estompe. Certains sujets sont prétendus tabous pour mieux manipuler. Les marionnettistes dégradent ainsi la pensée, transformant les pantins en girouettes automates.

La pensée disloquée s’enlise dans l’ignorance, la méfiance et les préjugés. On pense et on agit à l’opposé à propos de mêmes objets: on peut ainsi croire que l’activité humaine accélère les changements climatiques tout en vivant inconsciemment. On finit par douter de l’utilité de gestes cruciaux. La pensée superficielle supplante la pensée critique qui permettrait d’analyser les causes en litige pour qu’émerge un comportement renouvelé. L’esprit critique sert en effet à apprendre à agir autrement, à partir d’une vision plus lucide de la réalité; il est aussi un rempart contre le lavage de cerveau. L’habitude de disséminer des produits sans évaluer leurs effets négatifs possibles élimine toute capacité de penser et d’agir en connaissance de cause. Sûr de leur sécurité, l’insouciance règne. La pensée naïve pousse à «croire» et à suivre la foule de peur d’être rejeté. Ce raccourci renforce l’insécurité, ce qui tue toute possibilité de questionner honnêtement les courants et les enjeux sociaux.

Cette impuissance fait renoncer aux droits et aux devoirs de sa pensée. Fanatique d’une façon de penser on se lie à la plus proche tribu, sûre de sa vérité. Le majoritaire rejette le minoritaire qui refuse le dogme. Le crédule se persuade qu’il lutte pour la vérité. Les idées se cimentent, le fossé se creuse. La liberté de penser s’affaiblit et la foi aveugle abat tout potentiel de scepticisme. Un mantra acharné promet que tout est sous contrôle.

Un sentiment d’impuissance s’ancre solidement dans cette pensée nivelée. La soumission à ce pouvoir incontesté empêche de se responsabiliser pour recouvrer l’intégrité de son individualité propre et une liberté bâtie sur sa fondation morale. La surinformation assure que rien n’est appris ni traité en profondeur. L’humain est un pion insignifiant dans la destruction massive causée par l’ordre économique établi. On croit, bien naïvement, que «quelqu’un veille au bien commun». Cette dégradation de la pensée est d’ordre éthique. Étant l’enjeu décisif de l’avenir de l’humanité sur la planète, cela augure mal face aux buts pervertis.

Les droits et les devoirs oubliés

Cette démission anéantit tout droit de douter et de s’opposer à la manipulation. La lutte pour la décence et la vie est pourtant un devoir absolu de conscience. La docilité incitant à penser aux réponses «acceptables» interdit les débats légitimes. La liberté de penser et de décider pour soi exige une éducation qui valorise la réflexion personnelle à travers l’intelligence, la raison et le sens de la justice pour tous. Elle est un garde-fou contre l’aliénation et l’injustice par l’esprit critique qui fait douter et s’opposer aux buts contestables.

L’avenir collectif dépend du recouvrement de la relation avec soi à travers la compassion, la justice sociale et la sagesse. Une connexion plus pleine avec la vie et la réalité est en jeu. Suivre le courant qui divise confisque le pouvoir personnel et fragmente la société. Cette démission intellectuelle influence les réactions aux différents sujets à traiter. L’exemple de la science est fascinant: devant les changements climatiques évidents, on écoute, ou non, la voix de la science; même réaction devant l’abondance de produits toxiques inondant le marché sans soulever de doute quant aux desseins réels des fabricants semeurs d’inconscience.

Cette impuissance peut se transformer en foi aveugle face aux scientifiques, que l’on ne peut présumer à 100% éthiques, honnêtes et incorruptibles. L’éthique en recherche dépend de leurs valeurs personnelles. Les systèmes d’évaluation et la déontologie face aux obligations à respecter dans la recherche ne les prémunit pas contre les mêmes compromissions que n’importe qui. Sans éthique personnelle, la possibilité d’être corrompu est réelle. Trop centrées sur la formation technique, les universités traitent rarement de vertus. La crédibilité de la science dépend donc de l’autonomie et de l’indépendance des scientifiques. S’ils sont compromis par les industries qui les subvention-nent, l’objectivité et leur validité s’effacent. Ces semeuses d’ambiguïté sont sournoises. Seule une pensée humaine en bonne santé peut mettre fin à ce renoncement insouciant.

Pierre Demers
Sherbrooke