Langues officielles et traduction: l’envers du décor

L’excellent billet de Mathieu Roy-Comeau dans l’Acadie Nouvelle de samedi dernier (Le cabinet des horreurs, 17 août 2019, p. 6) mériterait d’être reproduit de temps à autre dans les pages de notre journal; il expose avec clarté et lucidité la situation du français au Nouveau-Brunswick. Oui, le Nouveau-Brunswick est une province bilingue, la seule au Canada d’ailleurs, mais il n’empêche que l’anglais est dans les faits la langue d’usage dans la fonction publique. Pourquoi, dans un contexte de bilinguisme, le français est-il relégué au rôle de langue de traduction?

Cinquante années de bilinguisme au Canada et au Nouveau-Brunswick n’auront pas suffi à faire une place au français sur la scène fédérale ni provinciale. On a plus de français, on en entend plus, cela est indéniable, mais on a et on entend du français de traduction. Or, l’adoption des langues officielles au Canada et au Nouveau-Brunswick devrait, selon moi, avoir l’objectif de faire une plus grande place au français sans le concours de la traduction. Je me demande d’ailleurs si les promoteurs des langues officielles dans les années 1960 envisageaient le bilinguisme comme le recours à une infusion massive de traduction. Je n’en suis pas sûr.

Mathieu Roy-Comeau aborde le problème de la qualité du français de traduction. Cela mérite, selon moi, un examen sérieux, car le recours massif à la traduction n’aide pas toujours le français. La traduction vient toujours en dernier lieu dans la chaîne de production des documents, courts comme volumineux, et, pour cette raison, est souvent faite à la va-vite. Des documents importants, qui devraient être bien tournés, sont malheureusement souvent bâclés et ne font pas honneur à leurs auteurs et, en fin de compte, au Nouveau-Brunswick.

Les langues officielles devraient être envisagées sous l’angle de l’accès à l’égalité. Au départ, dans un contexte d’unilinguisme, l’anglais avait toute la place. Avec le bilinguisme, le français s’est fait une place, par la traduction, mais cette place est relative: la population de langue française n’a pour ainsi dire que ce qui est pensé, conçu et rédigé en anglais. Après cinquante ans de bilinguisme, on a encore trop de français de traduction, on a encore trop de ce qui est pensé, conçu et rédigé en anglais. Il faudrait, selon moi, inverser la tendance et avoir plus de traduction en anglais, afin que nos concitoyens anglophones aient un peu plus de ce qui est pensé, conçu et rédigé en français.

Les langues officielles doivent permettre aux deux langues de fleurir sous le soleil du bilinguisme. L’anglais fleurit sans difficulté, on le sait; cinquante années de bilinguisme n’ont pas changé la donne de ce côté. À quand une évolution semblable du côté du français? Peut-on espérer qu’à la faveur d’une révision de la Loi sur les langues officielles, on puisse obtenir que la promotion des langues officielles donne lieu à un plus grand apport de la langue minoritaire à la vie et au fonctionnement de notre province et de notre pays?

Alain Otis
Dieppe