Si les élus écoutaient

Comme un zombie, le mythe de l’économie des effets de retombée réapparaît au Nouveau‑Brunswick.

Depuis l’élection de 2018, les Néo‑Brunswickois ont vu progressivement la réapparition d’un des mythes les plus réfutés au monde, soit que la prospérité résulte de l’allègement du fardeau imposé aux sociétés, tout en en faisant porter une plus grande part aux gens qui travaillent.

Tant à l’Assemblée législative de la province que dans les éditoriaux du Telegraph Journal, à tendance plus conservatrice, nous entendons le même message répété à maintes reprises que l’économie du Nouveau‑Brunswick croule sous le poids des conventions collectives insoutenables. Les syndicats nuisent au progrès et à l’innovation; les syndicats se montrent déraisonnables; le problème, c’est les syndicats.
Les puissants ont certainement bien hiérarchisé leurs points de discussion, mais non leurs faits.

En 1952, l’impôt sur le revenu payé par les sociétés au Canada correspondait plus ou moins à celui perçu par le gouvernement fédéral auprès des contribuables individuellement, soit un ratio de 1:1.

Selon une enquête menée par le Toronto Star, ce ratio était passé à 3:1 en 2016; les travailleurs et travailleuses payaient trois dollars pour chaque dollar versé par les sociétés. Au Nouveau‑ Brunswick aujourd’hui, le ratio est plus de 4:1. Par l’impôt sur le revenu qu’ils ont payé l’an dernier, les familles bénéficiant de deux revenus professionnels au Nouveau‑Brunswick ont contribué pour près de 1,8 milliard $ au trésor provincial, tandis que l’impôt sur le revenu des sociétés représentait moins de 400 millions $.

On peut ajouter aux 1,8 milliard $ la somme de 2 milliards $ provenant de la taxe de vente et de la taxe foncière qui sont surtout payées par les Néo‑Brunswickois individuellement.

Non, mes amis, les déboires financiers de la province ne peuvent pas être imputés aux gens qui travaillent au Nouveau‑Brunswick.

Le Nouveau‑Brunswick est une des provinces les plus pauvres au Canada, c’est vrai. Ce n’est pas étonnant puisque les Néo‑Brunswickois ont un des plus bas salaires moyens au Canada.

D’autant plus dérisoire est le fait d’entendre des intervenants comme l’économiste de l’UNB, Herb Emery, soutenir que les hausses salariales réelles de 1% accordées en moyenne par la province, au cours de la dernière décennie, sont la source de tous nos problèmes. Depuis dix ans, le taux d’inflation de base au Canada se maintient en moyenne bien au‑dessus de 1,5% et se situe actuellement à plus de 2%. Énergie NB vient d’annoncer une hausse de son taux résidentiel de 2,5%. L’essence et les denrées alimentaires coûtent plus cher. Le pouvoir d’achat réel des salariés du Nouveau‑Brunswick continue de diminuer, même lorsque le prix des produits que nous achetons a continué d’augmenter. Avec le peu d’argent qui leur reste, les travailleurs et travailleuses du Nouveau‑Brunswick paient les taxes de vente les plus élevées au pays sur les produits et les services qu’ils achètent; un fait beaucoup trop facilement oublié. Les taxes de vente à elles seules minimisent le montant de l’impôt provincial sur le revenu versé par les sociétés.

La moitié des 600 000 Néo‑Brunswickois qui ont soumis une déclaration de revenus en 2017 ont indiqué un revenu annuel inférieur à
35 000$.

Seulement 27% des déclarants ont indiqué un salaire de 50 000$ ou plus. Seulement 2000 Néo‑Brunswickois font plus de 250 000$ par année, mais ils se font clairement entendre et disposent d’un puissant réseau d’amis.

Les grandes sociétés se plaignent des hausses de la cotisation à Travail sécuritaire NB, mais ce sont surtout elles qui bénéficient de ces changements depuis les 20 dernières années. Le Nouveau‑Brunswick est la seule province au Canada atlantique qui oblige les employés blessés à attendre trois jours avant de recevoir des prestations. Le recouvrement du salaire pour les employés a été réduit de 90% à 85%. Depuis 1992, le taux de cotisation des employeurs a diminué de plus de 50% et les cadeaux aux sociétés ne s’arrêtent pas là.

Chaque année, les gouvernements des deux allégeances politiques continuent d’accorder plus de 200 millions $ sous forme de subventions aux sociétés telles la Banque TD, la Banque Tangerine, WestJet et, évidemment, Irving. Les deux principaux partis politiques au Nouveau‑Brunswick ont mal géré les finances de la province et ont lamentablement échoué dans la préparation de notre système de soins de santé à la vague du vieillissement qui déferle maintenant sur nous. Entre temps, le personnel surchargé des hôpitaux et des foyers de soins du Nouveau‑Brunswick doivent sans cesse faire plus avec moins.

Le gouvernement cherche maintenant à s’attaquer à la dette du Nouveau‑Brunswick, ce qui est louable, mais il semble que la responsabilité des sociétés ait disparu pendant le processus. Encore une fois, les points de discussion habituels sont invoqués: diabolisation des hommes et des femmes qui travaillent, en plus des appels stridents en faveur de la déréglementation et de réductions de l’impôt des sociétés.

Nous ne nous laisserons pas berner par ce discours. Nous savons à quoi servent nos dollars fiscaux.

Les travailleurs et travailleuses de la province en ont assez des conditions de travail non sécuritaires, des salaires qui stagnent et du manque de respect flagrant. Pendant ce temps, les sociétés du Nouveau‑Brunswick exercent des pressions pour éviter de payer leur juste part.

L’idée d’une économie des effets de retombée, selon laquelle la réduction des impôts et de la réglementation visant les sociétés favorisera la croissance économique et créera des emplois pour tous a été carrément réfutée dans les années 1980 et dans les années 1990. Elle est directement à l’origine de la grande récession de 2007 dont le Nouveau‑Brunswick ne s’est jamais relevé.

Pourtant, encore en 2019, nous écoutons la même rengaine, c’est‑à‑dire de s’attaquer aux salaires des familles ayant deux revenus pour que les sociétés paient encore moins.

Les faiseurs d’image cherchent ardemment à convaincre les Néo‑Brunswickois qu’ils doivent être protégés des infirmières et infirmiers qui les traitent, et des travailleurs et travailleuses qui les servent dans les hôtels. Heureusement, nous ne sommes pas dupes.

Pour assurer la prospérité, il faut que tous et chacun, y compris les sociétés, contribuent leur juste part. La croissance économique se réalise en créant une classe moyenne de professionnels qualifiés dont les salaires leur donnent un pouvoir d’achat suffisant pour subvenir aux besoins de leur famille et éduquer leurs enfants. C’est ce modèle d’économie que veulent et auquel ont droit les Néo‑Brunswickois, si seulement leurs représentants élus écoutaient.

Daniel Légère
Président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Nouveau‑Brunswick
Moncton