La stigmatisation des travailleuses du sexe: au-delà des mots et des maux

À la suite des récentes sorties médiatiques portant sur la criminalité et plus précisément sur la présence du travail du sexe à Moncton, nous sommes préoccupées par la façon d’aborder le phénomène. Nous craignons particulièrement que les mots utilisés pour décrire le travail du sexe et l’analyse individualiste que l’on fait de celui-ci stigmatisent davantage des femmes déjà socialement mises à l’écart.

Tout d’abord, l’usage du terme prostitution nous apparaît problématique puisqu’il ne reflète pas la complexité et la singularité des femmes qui exercent le travail du sexe. Ce dernier englobe une multitude d’activités sexuelles en échange d’argent, de biens ou de services. Ceci signifie que ces activités sont loin de se résumer aux échanges que l’on peut observer sur la rue, qui n’en constituent que la forme la plus visible, alors que la majorité des activités se produisent dans des établissements privés. Sans nier les situations de violence et d’exploitation que peuvent vivre plusieurs de ces femmes, il serait hasardeux de réduire ce phénomène complexe à un seul type d’activité. En effet, le travail du sexe peut prendre plusieurs formes tels le cybersexe, des massages érotiques ou encore des services d’escortes, pour ne citer que celles-là.

De plus, l’usage du mot «prostitution» est associé à une idéologie plaçant les femmes dans une position de victime et qui empêche de concevoir que celles-ci puissent exercer des choix même à l’intérieur de ce métier fortement stigmatisé. Le fait de parler de travail du sexe permet donc de penser aux femmes qui se retrouvent dans cette situation comme ayant une capacité d’agir même à l’intérieur de circonstances qui peuvent sembler hors de notre compréhension. Il est donc important de mettre l’accent sur la sécurité des femmes et de respecter leurs choix même si ceux-ci peuvent venir confronter nos propres valeurs.

Nous nous questionnons également sur l’analyse hautement individualiste présentée dans les médias quant au travail du sexe. Il est essentiel d’écouter la voix des femmes l’exerçant et de comprendre leur trajectoire. Cependant, à lui seul, cet angle occulte d’une part la complexité du vécu de ces femmes, et d’autre part, les dimensions politiques, économiques et sociales qui leur créent des barrières et peuvent les maintenir dans des situations de vulnérabilité. Même si de nombreuses recherches, y compris les nôtres, révèlent que plusieurs de ces femmes ont souvent un long vécu de pauvreté et de violence, lorsqu’elles tentent de transformer leur situation, elles sont jugées négativement, incomprises et discriminées quand elles tentent d’obtenir un logement, des soins médicaux ou des services sociaux.

Entre leurs expériences individuelles et les barrières systémiques auxquelles ces femmes se heurtent constamment, la marge de manœuvre de celles-ci demeure alors très restreinte. Le fait de parler d’elles comme étant nuisibles et troublant l’ordre et la paix sociale contribue à les marginaliser et à les responsabiliser pour des problèmes sociaux qui dépassent largement leur propre situation.

Ces femmes, dont les vulnérabilités peuvent parfois s’entrecroiser (travail du sexe, troubles de santé mentale, consommation de drogues, itinérance, etc.), font face entre autres à la pénurie de logements sociaux abordables et sécuritaires, aux longues listes d’attentes pour les services sociaux et de santé, notamment de santé mentale, ou encore, au manque de refuges qui répondent spécifiquement à leurs besoins. Si nous nous préoccupons réellement de la sécurité et du bien-être de nos communautés, attaquons-nous plutôt à la pauvreté au sein de notre province et commençons par assurer la pérennité du financement des organismes communautaires qui sont au front et qui doivent faire de petits miracles souvent avec trois fois rien.

Madeline Lamboley, professeure au département de sociologie et criminologie, Université de Moncton

Marie-Andrée Pelland, professeure au département de sociologie et criminologie, Université de Moncton

Marie-Pier Rivest, professeure à l’École de travail social, Université de Moncton

Lise Savoie, professeure à l’École de travail social, Université de Moncton