Un scandale ou une tempête dans un verre d’eau?

Si être costumé en Aladin, personnage des «Mille et Une Nuits», lors d’une soirée thématique, alors que Justin Trudeau était âgé de 29 ans, représente quelque chose de raciste, il faudra peut-être en redéfinir la notion. Malgré toutes les excuses et les regrets du premier ministre, il n’y a pas là l’ombre d’un geste de cet ordre, et ça, il aurait fallu le dire ainsi. C’est tout au plus une folie de jeunesse. Aujourd’hui, tout cela revêt un autre sens à cause des sensibilités d’une société de plus en plus multiraciale que nous côtoyons quotidiennement.

Depuis 2016, avec l’élection d’un président raciste à la tête des États-Unis, les tensions raciales ont plus que jamais droit de cité. C’est plutôt de cela qu’il faille s’inquiéter. Quand, après les émeutes de Charlottesville, où des supremacistes blancs, des néonazis et des membres du KKK sont sortis de l’ombre pour dégueuler leur intolérance et leur haine et se faire dire par Trump qu’il y avait parmi eux «des gens très bien» tout comme chez les contre-manifestants, c’est ouvrir toute grande la porte à un climat de tension raciale. En plus d’être inquiétant, le phénomène est effrayant. Il n’y a jamais eu autant de division sur le plan racial et religieux que depuis la dernière élection présidentielle américaine. Ça, c’est du racisme!

N’allons surtout pas absoudre la société canadienne de tout mal. Du racisme, il y en a, il faut le reconnaître et le condamner sous toutes ses formes. Mais, delà à croire que les gestes de jeunesse de Justin Trudeau sont imbus de racisme, c’est aller au-delà du raisonnable.

Combien de jeunes n’ont-ils pas joué aux «Cow-boys and Indians» où les uns, souvent les premiers, ne se gênaient pas de tuer les seconds? Ce jeu faisait des Blancs les bons plus souvent qu’autrement. Les adultes, malheureusement, ne nous ont jamais montré le côté pervers du jeu. Cela empêcherait-il quiconque d’entrer en politique, de devenir ministre et, peut-être premier ministre? Depuis quand ne faisons-nous plus la part des choses? Rappelons les politiques sociales mises de l’avant par Trudeau, fils, autant que par Trudeau, père, et il faudra admettre sans l’ombre d’un doute que ce n’est pas de ce côté qu’il faut aller pour dénicher des relents de racisme, de sexisme et d’intolérance vis-à-vis, entre autre, de l’orientation sexuelle des Canadiens. Tout le contraire.

Je ne rencontre absolument personne qui trouve que le grimage de Justin Trudeau constitue l’objet d’un scandale ou qui mérite qu’on s’y attarde. Je ne trouve personne non plus qui dise que ce geste influencera le vote le jour du scrutin. Mais, j’en trouve plusieurs qui trouvent qu’il y a des problèmes beaucoup plus sérieux qui gagneraient à paraître à l’ordre du jour du débat politique.

Quand je vois un Maxime Bernier, le leader du Parti populaire du Canada (PPC), se faire photographier, souriant jusqu’aux oreilles, à Calgary, en juillet, avec un groupe de membres du National Guard, des gens d’extrême droite, islamophobes et liés aux néonazisme, cela inquiète. On l’a vu qualifier la jeune militante environnementaliste Greta Thunberg de «mentalement instable», elle dont la passion est d’inciter le monde politique à agir rapidement et efficacement pour sauver la planète.

Le réseau CNN a profité de presque toutes ses émissions du 20 septembre pour annoncer au monde entier que le premier ministre canadien plongeait dans le gros scandale: il s’était fait prendre en photo lors de ses 29 ans grimé de «racist makeup». Fallait y penser: toute une trouvaille pour des gens qui couvrent, à cœur de jour, les vrais mensonges, la vraie corruption et les vrais scandales d’un président qui ne saurait faire autre chose.

Ces réseaux d’information continue, pour tenir les gens rivés à l’écran, ont besoin de nouvelles à sensation qu’ils répètent ad nauseam. Faire la part des choses n’est pas leur truc. C’est avec ce genre de divertissement qu’ils font fortune. Tant et aussi longtemps que les téléspectateurs en redemandent, ils le leur servent. Combien longtemps faut-il pour reconnaître qu’il existe sur nos appareils un bouton «On» et «Off»? Si nous apprenions à nous en servir plus souvent, cela pourrait changer pas mal de choses dans le monde de l’information.

Hector J. Cormier
Moncton