Lettre ouverte à M. Blaine Higgs, premier ministre du Nouveau-Brunswick

Permettez que je vous écrive en français, M. Higgs. On me dit que vous avez amélioré votre maîtrise de ma langue maternelle, en particulier en lecture. C’est bien, je vous félicite et vous encourage. Mais je dois aborder un autre sujet avec vous, aujourd’hui, que celui des langues officielles. J’aimerais vous parler en tant que simple citoyen qui se trouve au milieu du chemin de sa vie. Je ne suis plus tout à fait jeune, mais je ne suis pas très vieux non plus. J’ai une bonne vitalité, si vous me permettez l’expression. La perspective d’être placé dans un foyer de soin n’est pas encore à l’horizon.

Pourtant, je suis inquiet.

Je vous écris, M. Higgs, parce que je lis et je m’informe, même si, parfois, je ne comprends pas tout ce qui se passe dans notre province. Je ne vous apprends rien si je vous dis que la question des foyers de soin revient souvent dans les médias… J’entends aussi les gens en parler. De plus en plus, je me sens concerné par la question.

En tant que citoyen, j’ai peur de vieillir au Nouveau-Brunswick si les employés des foyers de soin, celles et ceux qui prendront soin de moi un jour, sont au bout du rouleau, démoralisés, épuisés ou sous-payés. Prendre soin de quelqu’un demande du temps. Ça exige des qualifications. Ça prend des conditions de travail dignes pour celles et ceux (majoritairement des femmes) qui doivent s’assurer de maintenir nos aînés et nos personnes malades dans la dignité.

Les résidents des foyers de soin sont déjà trop souvent vulnérables, parfois sans famille ou sans moyens financiers. Les personnes qui en prennent soin doivent effectuer des tâches que, personnellement, je ne sais même pas si je serais capable d’accomplir longtemps pour ma plus proche parenté, encore moins pour des inconnus…

J’ai peur de vieillir, M. Higgs, et d’être laissé sans bain pendant trois semaines faute de personnel. C’est terrible, cette perspective! Je veux bien croire qu’un bain par jour n’est pas nécessaire. Mais nos aînés ne méritent-ils pas de recevoir les meilleurs soins et surtout, surtout, de conserver leur dignité? Cet exemple du bain, relayé par les médias, est anecdotique parmi tous les défis, mais il est réel.

Je ne doute pas de votre empathie envers les personnes vulnérables. Et je sais que la gestion administrative de ces 46 foyers de soin dont les employés sont encore sans contrat de travail est compliquée. Je sais que notre province a des choix difficiles à faire. Notre économie est au bord du gouffre, pour reprendre l’expression de Richard Saillant. Je ne peux malheureusement pas vous aider avec ça, M. Higgs, ça dépasse de loin mes capacités.

Accorder des augmentations de salaire fait gonfler les budgets très rapidement, et ça, c’est problématique dans notre situation… Je comprends. Je comprends, mais je n’accepte pas. Je veux bien croire qu’on est pauvres, mais je ne peux pas croire qu’on est sans cœur.

Car entre, d’un côté, l’efficience quantifiable des programmes ou des structures, et de l’autre, la dignité des travailleurs, des personnes malades, des personnes âgées, il y a un autre gouffre, qui n’est pas financier: il est moral.

Monsieur le premier ministre, ne m’en voulez pas si je vous demande, aujourd’hui, en faveur des travailleurs, au nom de la dignité humaine, d’agir.

Souvenez-vous ce que le candidat présidentiel français de droite Valéry Giscard d’Estaing a répondu à son opposant socialiste François Mitterand pendant les élections de 1974 (je paraphrase): «La gauche n’a pas le monopole du cœur.» Cette phrase, je vous invite à la méditer et à la mettre en application.

Je profite finalement de la lettre que je vous écris pour offrir mes pensées émues et mes encouragements aux employés, aux résidents et aux familles concernés. À défaut de pouvoir les prendre dans mes bras, je ne peux que m’informer, compatir avec eux, et partager mes inquiétudes, M. Higgs. Je souffre avec celles et ceux qui souffrent, à bout de souffle. J’admire leur courage et leur engagement.

Transmettez-leur le message, s’il vous plait. C’est important.

Sébastien Lord-Émard
Moncton