Il y a 75 ans, Tommy Douglas…

Deux éminents Canadiens ont été portés au pouvoir au cours du 20e siècle, soit Tommy Douglas, en 1944, le père de la médecine socialisée au Canada, et Louis J. Robichaud, en 1960, celui qui a eu le courage d’implanter la réforme «Chances égales pour tous» basée sur les plus grands principes de justice sociale. Deux hommes d’État qui ont eu l’art de réaliser l’impensable. Cette fois, cependant, je traite uniquement de Douglas, question de souligner le 75e anniversaire de son accession au pouvoir en Saskatchewan sous la bannière de la Cooperative Commonwealth Federation dont il sera le premier ministre pendant dix-sept ans.

Tommy Douglas était pasteur de confession baptiste, mais il a passé la majeure partie de sa vie à faire de la politique aux niveaux provincial ou fédéral. Selon ses dires, il y avait un dénominateur commun aux deux métiers: il fallait être bon orateur pour convaincre et il fallait avoir le courage de ses convictions. Il sera marqué, sa vie durant, par la philosophie du mouvement «Social Gospel» dont l’objectif était d’améliorer les conditions économique, sociale et morale de la classe ouvrière urbaine.

Né à Falkirk, en Écosse, d’une famille de condition modeste, il a déménagé avec les siens, à Winnipeg, à l’âge de six ans. Tout jeune, il tombe et se blesse gravement au genou droit. L’accident exige plusieurs chirurgies dont l’une, faute de moyens, par un charlatan, laquelle se fera sur la table de cuisine où la mère et la grand-mère de l’enfant assisteront le médecin en administrant le chloroforme, l’anesthésie du temps. Loin d’être un succès, l’intervention aura des effets nuisibles au-delà de l’arrivée de la famille au Canada, en 1910. Le mal forcera son admission à l’hôpital où on décidera de l’amputer de sa jambe.

Grâce à un professeur de médecine, un chirurgien orthopédique en visite à l’hôpital, le jeune Tommy pourra subir une énième opération, cette fois, par un spécialiste qui croit pouvoir lui sauver la jambe. Il offre de l’opérer sans frais à condition qu’un groupe d’étudiants puisse assister à titre d’observateurs. Le tout fut un grand succès.

Si ce n’eut été de ce médecin et de sa générosité, Tommy Douglas aurait grandi avec l’usage d’une seule jambe et de béquilles. Cet accident le marqua, et l’amènera éventuellement à faire de la santé son principal souci.

«Les soins de santé de qualité ne peuvent être que le lot des mieux nantis.» Voilà la question qu’il se posera souvent. De là sa profonde conviction dans un programme d’assurance-maladie universel.

Sa vie en politique ne sera pas de tout repos. Le CCF, étant un parti socialiste, ses adversaires politiques en profiteront pour faire un lien entre socialisme et communisme, question d’effrayer l’électorat. Cela ne l’empêchera pas d’être élu en 1944 dans un véritable raz-de-marée. Il implantera d’abord un programme d’assurance-hospitalisation et après avoir effacé la dette de la province, il mettra en place un programme complet d’assurance-maladie, à la fois publique et universelle.

Le programme deviendra national sous le mandat du gouvernement minoritaire de Lester B. Pearson, sur la recommandation du président de la Commission sur les soins de santé au Canada, Emmett Hall, laquelle suggérera qu’on s’inspire du programme de santé en vigueur en Saskatchewan. Le programme national sera financé à 50% par le fédéral et à 50% par les provinces.

Les médecins de la Saskatchewan, conjointement avec les compagnies d’assurance, mèneront une opposition farouche à un tel programme et iront jusqu’à faire la grève. Ils retourneront au travail le jour où un plein avion de jeunes médecins arrivera d’Angleterre pour occuper les postes. L’Association médicale américaine allouera de fortes sommes pour contrer un programme universel et public de santé au Canada.

Pour assurer la pérennité d’un tel programme, Tommy Douglas le basera sur cinq grands principes, dont la couverture universelle et l’administration du programme par une autorité publique redevable à l’Assemblée législative.

Le fait que Tommy Douglas et, par la suite, Lester B. Pearson ont insisté pour que la santé soit administrée publiquement, c’était pour éviter que sa gérance ne tombe dans les mains du privé et qu’il se fasse des profits sur le dos du système. Les provinces qui ont tenté d’agir autrement ont pu se voir priver, en entier ou en partie, de fonds fédéraux, ce que prescrivait et que prescrit encore la Loi canadienne sur la santé.

Hector J. Cormier
Moncton