Madame Bombardier a raison

Il faut que je me pince… Je donne raison à Denise Bombardier! À une époque, Mme Bombardier en menait large à la télévision et avait l’heure de mettre le monde «en maudit». On se plaisait à la détester. Je vois qu’elle a toujours cette qualité, mais cette fois, je suis obligé de dire qu’elle a raison.

Le français se meurt, en effet, je ne peux que dire comme elle. Va-t-il disparaître? On dirait bien que oui. Complètement, d’ici vingt ans?

Peut-être pas, mais je ne peux que constater le recul du français en dépit des protections dont il fait l’objet. Au cours de ma carrière à Ottawa, à Winnipeg et en Acadie, j’ai eu amplement l’occasion de voir que le français ne sert que de langue de traduction et que plus on s’éloigne du Centre, moins la situation est favorable.

Mme Bombardier connaît les chiffres de la population de langue française à l’extérieur du Québec. Difficile de contredire les statisticiens. On voit, noir sur blanc, que le français comme langue d’usage s’efface lentement. Si on parle moins français, l’avenir peut-il être radieux?

Si le français est relégué au rang de langue de traduction, la raison en est simple: on ne produit pas en français. Il faudrait pouvoir susciter des occasions de travailler en français, d’écrire en français, de parler en français quand ça compte. Ainsi, la connaissance et l’usage du français s’en trouveraient valorisés.

Jean Darbelnet, qui a été témoin de la disparition du français en Nouvelle-Angleterre dans les années 1950 et 1960 – il a enseigné pendant 16 ans au Bowdoin College à Brunswick, au Maine – disait qu’une langue que l’on ne parle qu’après cinq heures est une langue agonisante. Au Canada français, dans bien des cas, le français n’a de place que dans l’espace privé, au foyer, dans le cercle des voisins et amis. Force est de reconnaître que l’incitation à le cultiver, à le soigner, est alors à peu près nulle, sachant qu’il faut travailler en anglais, se faire valoir en anglais et que l’anglais commande son ascenseur social.

Si le français ne sert que pour des interactions très limitées, réduites, on n’y accorde que peu de soin. On peut alors dire que «le français que je parle, c’est le français que je parle, au diable le dictionnaire, la grammaire, l’Académie!»

Le français n’est alors plus une langue d’ouverture.

Pour Mme Bombardier, qui fréquente la haute société de langue française et qui fend les cheveux en quatre avec les Français, cultiver sa langue, c’est essentiel.

Pas besoin d’avoir la même mission, mais lorsqu’on entend des francophones qui baragouinent le français – il n’y a pas que le français des francophones hors Québec, ça vaut pour le joual du Québec aussi –, on ne peut que se dire que ce français qu’on entend n’est pas, n’est plus du français, et qu’il ne reste qu’à passer à l’anglais, pour ceux qui le peuvent. Le jugement est sévère, mais il se comprend.

Alain Otis
Dieppe