La stratégie de croissance démographique: une politique aux retombées incertaines

En août dernier, le gouvernement du Nouveau-Brunswick lançait sa stratégie de croissance démographique 2019-2024. Cette dernière s’inscrit sensiblement dans la même foulée que la précédente qui couvrait la période 2014-2017.

L’objectif de cette nouvelle stratégie est «d’accueillir jusqu’à 7500 nouveaux arrivants annuellement d’ici 2024» (p. 4).

Le gouvernement se donne aussi pour cible l’atteinte d’un taux de rétention de 85% des nouveaux arrivants en 2024, dont «une augmentation annuelle de 2% des candidats francophones désignés afin d’atteindre 33%» (p. 4). Le plan d’action comporte cinq principaux objectifs, lesquels se déclinent en une série de 60 mesures. Aucune de celles-ci ne comporte un échéancier précis ni de données chiffrées quant aux sommes qui seront investies pour atteindre ces diverses mesures. De plus, ces dernières demeurent particulièrement vagues. Par exemple, la mesure 26 vise à «soutenir les autres ministères et partenaires qui aident à apparier les entrepreneurs immigrants et les entrepreneurs migrants secondaires avec les possibilités d’affaires cernées par des initiatives de planification de la relève au Nouveau-Brunswick, notamment la planification de la relève dans les entreprises situées dans les collectivités rurales» (p. 7).

Or, rien n’est mentionné sur la forme que prendra ce support ni sur les modalités qui seront déployées pour favoriser la régionalisation de l’immigration.

Mesures à préconiser

Bien qu’elle ne doive pas être exclue d’une politique de croissance démographique, l’immigration ne peut être que la seule voie à envisager pour accroître la population du Nouveau-Brunswick. Dès lors, il s’avérerait beaucoup plus efficace, selon nous, de mettre en place des politiques familiales plus généreuses dans le but de stimuler la natalité plutôt que de se tourner sur l’accroissement du nombre d’immigrants.

Or, la stratégie de la croissance démographique du gouvernement du Nouveau-Brunswick ne prévoit aucune mesure à cet égard. Force est de constater que les pays qui consacrent d’importants moyens pécuniaires au déploiement de telles politiques se distinguent généralement par une fécondité élevée. La Hongrie, le Luxembourg, la Suède, la Russie, la Scandinavie, l’Angleterre, l’Allemagne et la Norvège ont implanté des mesures énergiques de soutien à l’intention des familles, mais aussi aux couples ayant donné naissance à un enfant ou plus. Ces mesures se traduisent par la mise en place de congés parentaux et la gratuité (ou à tout le moins au faible coût) des services de garde permettant aux mères d’enfants d’âge préscolaire de demeurer sur le marché du travail. La prolongation de la durée des congés parentaux, les crédits, les abattements, les exonérations et les dégrèvements fiscaux, la bonification des congés de maternité et de paternité, le partage des temps sociaux (c’est-à-dire le rééquilibrage des horaires professionnels et familiaux tant pour les hommes que pour les femmes), l’égalité salariale entre les genres, l’accroissement du nombre de places dans les garderies subventionnées par l’État, l’aide au logement, au transport et à l’éducation, le rehaussement des allocations familiales, une prime pour les naissances rapprochées, le transfert d’une partie du congé parental aux grands-parents et la mise en place d’un complément de revenu versé aux parents employant une gardienne figurent aussi parmi les outils qui peuvent être déployés afin de faciliter la conciliation entre la vie familiale et professionnelle et ainsi accroître le taux de natalité.

La recherche d’un solde migratoire positif implique l’implantation d’une politique territoriale volontariste misant sur l’attraction de migrants nationaux et régionaux vers les zones en déclin de manière à ralentir, voire à endiguer les courants migratoires qui vont des milieux ruraux vers les trois principales villes de la province et en particulier, vers la région de Moncton. Cela suppose l’établissement d’outils facilitant le rapatriement des jeunes et l’implantation de mesures visant à les retenir. La stratégie de croissance démographique propose des interventions en ce sens, mais les moyens pour y parvenir nous apparaissent peu vigoureux. À cet égard, la réalisation d’un plan de rapatriement, qui serait conçu par les commissions des services régionaux, mais soutenu par le gouvernement du Nouveau-Brunswick couplé à des crédits d’impôt pour les familles qui s’installent au sein des villes et des milieux ruraux en décroissance démographique, sont certainement des options à explorer. Une péréquation équitable devrait tenir compte du fait que les personnes qui migrent des régions du nord vers celles du sud contribuent au développement de ces dernières, d’où la nécessité d’accorder aux premières des mesures compensatrices destinées à atténuer les effets du dépeuplement.

La stratégie du gouvernement du Nouveau-Brunswick fait de la démographie un outil de croissance économique alors qu’elle devrait aussi être considérée comme un moyen de mieux structurer l’espace et ainsi promouvoir un développement plus durable et harmonieux. Certes, il est évoqué dans la stratégie que le «Nouveau-Brunswick doit encourager les mouvements dans la province afin d’améliorer les perspectives démographiques» (p. 7), mais les outils et les moyens qui seront mobilisés pour maîtriser ces flux restent plutôt flous. En raison des particularités géographiques du Nouveau-Brunswick, les impacts d’une stratégie démographique s’avéreront limités si elle n’est pas assortie d’une vigoureuse politique d’aménagement du territoire. À l’instar de la stratégie adoptée par les départements français, le gouvernement devrait encourager les commissions des services régionaux à concevoir un schéma de cohérence territoriale. Ce plan comporterait une section à l’intention des jeunes et des immigrants où l’on retrouverait les orientations à privilégier en ce qui concerne leur insertion, leur rapatriement (le cas échéant), leur rétention ainsi que diverses mesures au chapitre de l’emploi. Le budget consacré au déploiement de ce schéma serait sous la responsabilité du gouvernement provincial et modulé en fonction de différents critères démographiques, géographiques et économiques ainsi qu’en regard des besoins manifestés par les jeunes familles qu’elles soient immigrantes ou non, le but étant de favoriser leur rétention et l’amélioration de leur cadre de vie. En outre, il importe d’établir des densités plus fortes, ce qui suppose de renforcer l’armature urbaine de la province. Ce renforcement passe par la création de petits pôles de services régionaux. Des villes telles que Campbellton, Bathurst, Tracadie, Caraquet, Miramichi et Grand-Sault devraient obtenir un statut particulier de la part du gouvernement provincial afin qu’elles soient mieux intégrées à la structure urbaine en leur accordant le statut de pôle de développement.

La récente stratégie du gouvernement du Nouveau-Brunswick en matière de croissance démographique nous apparaît fort louable, voire plus que nécessaire en raison des nombreux défis auxquels la province est confrontée. Cependant, l’une de ses principales faiblesses tient du fait qu’elle ne semble pas être modulée en fonction de l’intensité de la décroissance démographique ni considérer les particularités géographiques de la province. En l’absence d’une telle modulation et d’une régionalisation de l’immigration, tout porte à croire que cette stratégie contribuera à accentuer les disparités entre le sud et le nord de la province, notamment entre les trois principales agglomérations urbaines et le reste de l’espace habité, les milieux ruraux éloignés des villes demeurant à l’écart d’une telle approche. C’est pourquoi, la mise en place d’une politique provinciale d’aménagement du territoire apparaît plus que jamais nécessaire afin de redynamiser les milieux en contexte de dépeuplement, de promouvoir une meilleure occupation de l’espace, de favoriser un développement plus harmonieux de la province, d’améliorer la qualité de vie des individus qui résident au sein de territoires en décroissance et surtout d’en assurer la pérennité.

Majella Simard, Ph.D. en développement régional
Professeur de géographie
Université de Moncton