L’Acadie aurait-elle perdu son Voltaire?

La cérémonie des funérailles fut fort simple, même lorsque présidée par un archevêque. Il n’y avait pas foule, mais à l’âge où Robert Pichette est mort, les compagnons de route et les amis ont, pour une bonne part, déjà fait le saut dans l’autre monde. Il y avait un consul, un recteur, un ancien premier ministre, l’actuel chef du parti libéral, le chef du Parti vert, un sénateur conservateur, des députés libéraux, la mairesse et d’autres assurément. Des gens qui ont, peut-être, une dette à son endroit.

Mais, il y a aussi ceux qui n’y étaient pas. Ceux qui n’acceptent pas facilement qu’on critique une société très liée à son passé. Ceux qui ne tolèrent pas les propos parfois injurieux qu’a pu se permettre un Robert Pichette vis-à-vis des institutions acadiennes et de certains leaders qui auraient souhaité se donner des allures «de petits Napoléons».

Oh! il n’était pas toujours doux! Se référant à certains croyants atteints de religiosité, il aurait facilement pu les caractériser «d’imbéciles heureux». Ses flèches pouvaient être empoisonnées. Voltaire a dit avant son départ définitif: «Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis et en détestant la superstition.»

Même si Robert Pichette était fort critique face à son Église, il était pratiquant. Il était aussi ministre de la parole. Sur ce plan, il en avait tous les atouts: une voix de radio, à la fois grave, sûre et plaisante. Une voix, un rire détonnant surtout, qui savait parfois trouver écho jusque dans la voûte céleste. Il fallait une cathédrale pour le contenir. Ce fut, d’ailleurs, son dernier arrêt aux sons des grandes orgues et de belle musique.

Quant à ne pas haïr ses ennemis, cela ne suppose pas qu’il ait eu à les aimer. Robert aurait plutôt dit en termes colorés qu’il détestait la médiocrité, chose qu’il n’a jamais manqué de dénoncer.

Voltaire était un ardent défenseur des grandes causes. Pichette n’était pas de ceux qui brandissaient des pancartes. Mais, on le trouve dans l’ombre de Louis J. Robichaud. Il était le penseur, celui qui savait donner le coup de pouce et l’encouragement quand les opposants – et ils étaient nombreux – n’en voulaient pas de chances égales pour tous et de lois sur les langues officielles.

Voltaire a laissé son empreinte sur la France qu’il a aimée plus que tout, mais qu’il aura voulue différente. Celle de Robert Pichette sera là pour longtemps surplombant l’Assemblée législative et tous les édifices provinciaux dont les écoles. Vaudrait mieux en informer les écoliers. Lui, le concepteur de l’actuel drapeau provincial, a voulu éviter qu’on nous impose, une autre fois, un symbole de domination: le Red Ensign.

Dans sa ruse – et il en avait – il s’est assuré que le discours du trône de l’année en question fasse connaître à la Chambre, dans son entier, la contribution particulière de la reine Victoria, elle qui avait donné aux quatre provinces fondatrices de la Confédération des armoiries propres. Tous les députés, sans exception, ont été touchés de tant de largesses de la part de leur souveraine et n’ont pas opposé l’adoption.

C’est ainsi que, drapé de l’étendard, Robert Pichette est entré dans l’éternité.

Son travail d’écriture était empreint de belle qualité. Pour un individu qui n’avait pas terminé le secondaire, il maîtrisait exceptionnellement la langue, autant écrite que verbale, ne n’arrêtant qu’aux limites de l’excellence. Son travail de recherche était celui du moine. Il s’agit de lire ou de relire L’Acadie par bonheur retrouvée et La cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption, Monument de la Reconnaissance, entre autres.

Voltaire est mort à 83 ans, Robert aussi. Voltaire avait son franc-parler. Bien téméraires ceux qui oseraient dire que Robert n’en avait pas. Il le jalousait particulièrement. Voltaire était le défenseur des causes justes, Robert voulait une Acadie grande, tournée vers l’avenir. Les deux ont fait l’objet de critique. Robert la souffrait difficilement et pouvait bouder ses accusateurs pendant des années. Voltaire est entré au Panthéon. Quel sort l’Acadie réservera-t-elle au sien? Les deux ont été des bourreaux de travail.

Sauront-ils s’accommoder du repos éternel à valser avec les anges? Le Voltaire acadien, on l’aime ou on ne l’aime pas. Il faudra laisser à l’histoire le soin de formuler le jugement qu’elle voudra bien porter sur lui.

Hector J. Cormier
Moncton