Revenu minimum garanti: une solution aimée mais boudée

«Quelle politique sociale radicale a bénéficié de l’appui des Partis libéral, réformiste, et NPD, de Martin Luther King et de l’économiste de marché libre Milton Friedman, du Conseil canadien de développement social et de l’Association des manufacturiers canadiens, des groupes anti-pauvreté et du président Richard Nixon? Le revenu minimum garanti…»

J’ai écrit ça il y a 20 ans. J’aurais pu l’écrire voilà 40 ans lorsque j’étudiais le concept. Je pourrais l’écrire aujourd’hui, ajoutant des exemples récents d’adeptes de tous les horizons d’un revenu minimum garanti.

Si une idée aussi radicale attire un monde aussi disparate, pourquoi ne l’avons-nous pas mise en place?

Ni le Canada ni aucun autre pays n’a adopté un tel programme. Et on ne risque pas de le voir de sitôt. Pourtant il semble avoir tout pour plaire.

Je me suis remémoré ces idées lorsque j’ai appris qu’un colloque se tiendra à l’hôtel de ville de Dieppe, le 14 novembre, sur le sujet du revenu de base garanti.

L’idée d’un revenu minimum garanti séduit parce qu’elle promet de réduire la pauvreté tout en réduisant les coûts administratifs (qui peuvent être de 1 à 20% des coûts des programmes).

Le revenu minimum garanti remplacerait une panoplie de programmes d’assistance et d’assurance. Diverses méthodes d’implantation ont été pensées. Un revenu serait payé à toute la population et serait récupéré des personnes qui n’en ont pas besoin via l’impôt sur le revenu, simplifiant aussi le régime fiscal en remplaçant divers crédits et exemptions fiscales.

Inversement, un montant pourrait être versé qu’à ceux dont le revenu déclaré n’atteint pas le «revenu de base» garanti.

Le revenu minimum garanti permettrait également d’améliorer la flexibilité d’une économie où les emplois précaires prolifèrent et de faciliter la reconversion continue du marché du travail, permettant à certains de retourner sur le marché du travail ou aux études.

L’universalité du programme, avance-t-on, accroîtrait la cohésion et l’acceptation sociale, pour la même raison que les employés qui reçoivent des actions de l’entreprise de leur employeur sont motivés de participer au succès de l’entreprise, de la même façon que les services universels de santé et d’éducation rehaussent notre attachement à notre société.

Le programme encouragerait le retour au travail des chômeurs parce qu’il permettrait de conserver une partie du revenu minimum. On suggère aussi que le programme augmenterait le sens de sécurité et de dignité des individus, leur permettant ainsi de suivre une formation, laisser une situation abusive, prendre soin d’eux-mêmes, de ses enfants ou de ses parents.

On pense que le revenu minimum pourrait rejoindre ces personnes vulnérables qui actuellement ne réclament pas l’aide disponible, en raison par exemple de la complexité des processus ou de la stigmatisation.

En même temps on suggère que le programme est susceptible de réduire le recours aux services publics, comme les services de la santé, en réduisant la pauvreté et le stress lié à l’incertitude de son revenu.

Enfin, on règlerait aussi des problèmes telles l’aide financière aux études et la reconnaissance de la contribution économique des aidants bénévoles.

Tout ça, c’est dans le meilleur des mondes.

Comment garantir que le montant alloué sera et demeurera suffisant pour vivre?

On n’a pas à chercher longtemps ou loin pour des exemples de réorganisations qui ont eu pour effet de réduire les acquis, de consolidations qui ont servi de prétexte pour couper. Faudra-t-il toujours des programmes payant un supplément aux personnes ayant de plus grands besoins, même temporaires?

Comment prévenir que le revenu minimum n’empire pas la division sexiste des tâches – à la maison en donnant une porte de sortie aux mères ayant un emploi rémunéré, par exemple quand elles n’arrivent pas à trouver des services de garde, au sacrifice de leur employabilité, leur indépendance et leur régime de retraite.

Comment prévenir que le revenu minimum n’a pas comme effet de subventionner les mauvais employeurs, ceux qui maintiennent l’iniquité salariale et les salaires injustes? On sait que la majorité des personnes vivant sous le seuil de la pauvreté au Canada occupent un emploi. Et la pauvreté n’est pas qu’une affaire d’argent. Il faudra toujours des services d’accompagnement, de suppléments, de travail social.

Est-il réaliste de penser que le fédéral et les provinces arriveront à un accord pour le fusionnement des mesures actuelles de soutien du revenu, qui sont fédérales et provinciales, en un revenu minimum garanti?

Malgré toutes ces questions qui me préoccupent, je pense, quand même, que nous reviendrons à l’idée d’un revenu de base garanti, peut-être quand les robots auront éliminé bien des emplois et que la productivité nationale s’en portera bien quand même.

Toutes ces questions me préoccupent, dis-je, mais la seule à laquelle je vais tenter d’ajouter est celle à savoir si le revenu de base garanti nuirait aux droits des femmes et ferait que nombre d’entre-elles retourneraient au foyer soigner les enfants ou la parenté malade, en raison du peu d’options, confirmant ainsi pour certains employeurs et individus bigots que les femmes ne sont pas des employées fiables et sérieuses.

Dans la société sexiste dans laquelle nous vivons avec, par exemple, les problèmes d’accès aux services de garderies, ainsi que l’iniquité salariale, la discrimination et le harcèlement ambiants des milieux de travail, avec les conditions de travail et les salaires risibles qu’offrent les gros employeurs de femmes – les hôpitaux, les services de soins, les commerces de détail –, il est certain qu’un revenu de base garanti serait vu comme une bouée de sauvetage, un répit pour nombre de femmes.

Donc le revenu minimum devrait être accompagné d’une amélioration appréciable de l’accès aux services de garderies et de la modernisation des lois sur les conditions de travail. Ou bedon, il faudrait être prêts pour un exode et un ressac.

Donc, aucun revenu de base garanti sans coup de grâce au patriarcat. Et vivement une stratégie donnant à chaque personne de ce pays une part équitable des ressources.

Rosella Melanson
Fredericton