Un soldat bien gravé dans nos mémoires

Étienne Haché
Professeur de philosophie
Originaire de Rivière-du-Portage
Saint-Avertin, France

Bernard Haché (10 janv. 1920 – 6 juin 1944)

En mai, nous vint l’idée, mon épouse et moi, de nous rendre à 3h de route en voiture depuis la Touraine sur les plages du Débarquement des alliés en Normandie. Nous n’y étions jamais allés et avions toujours reporté ce projet. Nous voulions visiter les cimetières où reposent les soldats canadiens morts au combat sur le territoire du Calvados – celui de Bretteville-sur-Laize près de Caen, ainsi que celui situé entre Bény-sur-Mer et Reviers.

Non loin de là, dans la commune de Courseulles-sur-Mer, se trouve le Centre canadien de la Seconde Guerre mondiale où nous souhaitions aussi nous arrêter. Celui-ci est situé en bordure de mer dans le couloir nommé Juno Beach par où est arrivé de l’Angleterre le contingent canadien de la 3e Division d’infanterie appuyée par la 2e Brigade blindée et d’autres troupes comme le North Shore Regiment du Nouveau-Brunswick.

Les côtes normandes sont si vastes et si étendues, à l’est (Juno Beach et Sword Beach) comme à l’ouest (Utah Beach, Omaha Beach et Gold Beach), qu’il est impossible d’explorer tous les lieux historiques du Débarquement en quelques jours.

Nous cherchions comme tout un chacun à comprendre la stratégie secrètement planifiée depuis l’île d’en face, l’Angleterre. Arrivés sur place, quel ne fut pas notre étonnement! Comment, 75 ans après le Débarquement, imaginer dans toute son ampleur cette gigantesque opération Overload destinée à ouvrir un nouveau front en Europe de l’Ouest par une percée dans le mur de l’atlantique fortifié par la machine de guerre du Troisième Reich? Pourquoi cette bataille impliquant le Canada allait s’avérer décisive pour la libération de la France et de l’Europe de la barbarie nazie? Mais, plus que notre enthousiasme et notre curiosité, nous réalisions que ce Jour J du mardi 6 juin 1944 (l’opération Neptune) n’est pas seulement un objet de l’histoire qu’on peut contempler et expliquer par des causes et des conséquences. Il est aussi un lieu de souvenir, de respect et de mémoire. Quiconque a pu s’y rendre est à même de le constater. C’est un lieu de recueillement où la pensée de l’événement se conjugue avec les sentiments et les émotions; tant ceux éprouvés par nos valeureux soldats que les nôtres.

Cette conjonction de la pensée et de l’expérience vécue est indispensable non seulement afin de s’approprier l’histoire, la comprendre et, autant que possible, l’interpréter, mais aussi pour apprendre à juger par soi-même et ainsi conférer un sens à la réalité, par-delà la nostalgie, les relativismes et les certitudes. Ce travail de mémoire s’impose en vertu de notre humanité. Celle-ci nécessite d’être défendue, d’abord contre elle-même – puisque l’aveuglement volontaire est comme une épée de Damoclès -, puis contre tous ceux qui la renient – l’obscurantisme quel qu’il soit, religieux, idéologique, politique – afin de la préserver de l’artériosclérose et du dessèchement. Or, si les valeurs que nous portons (dignité, liberté, justice, démocratie) sont universelles, elles ne peuvent s’expliquer et se transmettre sans la capacité de ressentir et de s’émouvoir devant des événements particuliers, face aux injustices et aux tragédies qu’ils peuvent engendrer. En vérité, ces valeurs sont le point de départ et le fondement de toute notre existence : elles sont au croisement de la recherche de la connaissance et de nos vies quotidiennes.

À l’entrée du doux et paisible cimetière militaire canadien de Reviers se trouve un registre contenant les noms des 2048 soldats qui y reposent. Outre Léo Haché de Tracadie, Valère Basque de Pont-Lafrance, les soldats Landry, un autre nom attira fortement mon attention: Bernard Haché (Matricule : G/18987. North Shore New Brunswick Regiment, R.C.I.C., 6 juin 1944. Grave Reference : 5.A.3.). Pourquoi? À vrai dire, je n’en savais rien. Ce n’est que plus tard, en croisant les informations obtenues par ma sœur auprès de mon oncle, Pierre Haché, ancien combattant lors de cette Guerre, que j’ai pris conscience de l’importance de la découverte. Bernard Haché était non seulement originaire de mon village natal, Rivière-du-Portage, mais l’un des nôtres. Tout à coup, cela justifiait ma venue et ajoutait du sens à ma vie. Comme l’a écrit Cicéron après le décès de sa fille et à la fin de la République romaine: «C’est une chose importante pour moi, et il convient que je la pleure».

Certes, Bernard Haché n’avait-il, à ma connaissance, rien d’exceptionnel. C’était un jeune homme parmi tant d’autres. Il avait grandi à la ferme, dans une famille modeste de 10 enfants, était allé à l’école jusqu’au grade 5 et, en raison des difficultés économiques de l’époque, s’enrôla dans l’armée le 18 juin 1941. Mais il avait des principes et des valeurs, comme l’atteste une lettre du 20 avril 1942 que ses nièces m’ont transmise, 6 mois après son arrivée en Angleterre. À ses parents, Marcel et Marguerite, il dit: «Je ne sais pas comment je vais faire pour vous rendre [(ce que vous m’avez envoyé)], mais je pense qu’avec la volonté de Dieu qu’on se verra encore ensemble un jour et peut-être que je pourrai [(vous)] le rendre à ce moment-là».

Le jeune soldat Haché avait le sentiment d’une dette à l’égard de ses parents, mais que dire de la nôtre à l’égard des anciens combattants? Dans la même lettre, il écrit cette fois: «C’est un peu ennuyant, mais on est plusieurs de par chez nous. Ça fait passer le temps plus vite.» Qui sont-ils, les autres soldats de Rivière-du-Portage dont il appréciait tant la compagnie? Il mentionne Cédric (sans doute Cédric Roussel), Jeremy Vienneau, Charlie Mazerolle et, non le moindre, mon autre oncle, Adélard Haché, qui était aussi son cousin. Tous ces anciens combattants, je les ai connus pour la plupart, car ils sont rentrés sains et saufs à la maison. Bernard Haché, lui, n’a malheureusement pas eu cette chance. Peu de temps après qu’ils eurent gagné la côte normande le matin du 6 juin 1944, vers 8h, lui et la troupe de son Régiment du Nouveau-Brunswick prirent d’assaut la ville de Saint-Aubin-sur-Mer située sur la rive est à environ 12 kilomètres de Courseulles. Saint-Aubin sera libérée quelques heures plus tard de l’ennemi non sans le sacrifice de 37 soldats, dont Bernard Haché.

Âgé de 24 ans, il venait de débuter sa 1085e journée de service dans les forces armées canadiennes.

Mais Saint-Aubin ne l’a jamais oublié. Deux choses nous le rappellent une fois sur place: une plaque commémorative en l’honneur de Bernard Haché et des autres soldats canadiens morts pour sa libération, ainsi qu’un festival acadien en août. À nous d’en faire autant, de ne jamais oublier nos anciens combattants.

Dans un monde devenu incertain, qui change sans cesse sans que l’on puisse nécessairement savoir où l’on va; un monde de fusion et de grands ensembles où les communautés tendent à se disloquer, donnant même parfois l’impression que tout s’effondre, souvenons-nous qu’«en dernier ressort, nos décisions concernant le juste et l’injuste reposent sur le choix de notre compagnie, ceux avec qui nous désirons passer notre vie», et que nous choisissons généralement «notre compagnie en pensant à des exemples […] de gens morts ou vivants, […] des exemples d’événements, passés ou présents» (Hannah Arendt). Qui pourra prétendre le contraire?

Quant à savoir pourquoi je n’ai pas connu plus tôt l’histoire de B. Haché, cela tient davantage au silence imposé par la Guerre qu’à un défaut de pensée de mes proches. Quoi qu’il en soit, le travail de l’imagination est une expérience désormais accessible à tous.