La traduction, outil de développement économique?

Je lis dans vos pages un texte sur Kevin Vickers et le miracle irlandais («Kevin Vickers veut s’inspirer du miracle irlandais», Acadie Nouvelle, 14 novembre 2019, page 7). Je me réjouis de voir que l’on cherche, dans ce milieu, à développer notre bon vieux Nouveau-Brunswick, mais là où je trouve ça moins bien, c’est lorsqu’on dit compter faire transférer dans le Restigouche la majorité des quelque 2500 emplois du «département de la traduction».

Le nord du Nouveau-Brunswick en général a un grand besoin d’emplois; pourtant, je me demande si le transfert d’un millier de traducteurs est une bonne idée. Il faut savoir que si ces quelque 2500 postes de traducteurs existent, abstraction faite de la Loi sur les langues officielles, c’est parce qu’ils répondent à un besoin là où se trouvent les premiers bénéficiaires.

Ces traducteurs servent en effet d’abord et avant tout les ministères et les organismes de l’administration fédérale, le gouvernement et le Parlement. Il y a là des traducteurs, bien sûr, et aussi des interprètes et des terminologues. Quels pourraient bien être les avantages de les déplacer dans le Restigouche, à 1000 kilomètres de leurs clients?

De plus, en quoi les traducteurs seraient particulièrement avantagés par cette décision?

Depuis près de 100 ans, la pratique suivie a été d’affecter sur place les traducteurs aux ministères et organismes qui en avaient besoin. Dès les années 1930, tel ou tel ministère se plaignait déjà de ne pas avoir de traducteurs attitrés et de devoir compter sur la collaboration des autres qui en avaient. Bien sûr, il existe des services centralisés, spécialisés, qui répondent aux besoins d’un groupe de clients, mais ce n’est jamais une situation idéale pour les ministères et les organismes clients.

La traduction ne vit pas en vase clos. Elle vit là où il y a un besoin. En même temps, il faut pouvoir compter sur des conditions favorables à son exercice, par exemple la présence d’universités, pour la formation des futurs travailleurs, d’entreprises, pour le perfectionnement et le recrutement. Il est permis de se demander si le Restigouche est une bonne destination.

L’exemple du ministère des Anciens combattants est éloquent. Il a été transféré à Charlottetown vers la fin des années 1970. En 1982, un service de traduction y a été créé. Pourquoi? Il y avait à Ottawa tout ce dont le ministère pouvait avoir besoin. Pourtant, des traducteurs ont été installés à Charlottetown. La terre de l’Île-du-Prince-Édouard n’est sans doute pas plus fertile que celle du Restigouche pour la traduction, mais la présence du ministère justifiait que des traducteurs soient détachés.

À ce sujet, M. Vickers pourrait déployer ses énergies afin qu’il y ait toujours une équipe solide de traducteurs fédéraux au Nouveau-Brunswick pour soutenir les activités des bureaux des ministères et organismes présents. Cette équipe contribue à faire grandir l’industrie de la traduction, aide le programme de traduction de l’Université de Moncton et favorise par sa présence la bonne santé de la profession dans la province.

Alain Otis
Dieppe