Le monde selon Michael McCain

Ce n’est pas tous les jours que le Président-directeur général d’une entreprise publique transigée à la bourse part en tirade contre le Président américain. De surcroît, dans le domaine agroalimentaire la marge d’erreur se révèle tellement mince et tout le monde se connaît.

Voilà pourtant ce que Michael McCain de Maple Leaf Foods a fait cette semaine, en accusant le Président Trump d’être directement responsable de la catastrophe aérienne en Iran qui a tué 176 personnes innocentes, dont 57 Canadiens. Dans un message chargé d’émotions, monsieur McCain mentionnait qu’un de ses proches à Maple Leaf Foods vit un deuil cruel, puisque sa femme et son enfant faisaient partie du vol PS752 abattu peu de temps après son décollage.


Michael McCain est connu dans le milieu des affaires et du secteur agroalimentaire pour ne pas mâcher ses mots. Venant d’une famille célèbre, il se permet de temps à autre d’exprimer haut et fort son opinion sur différents sujets, se rapportant souvent à des enjeux qui n’ont rien à voir avec l’entreprise qu’il dirige depuis déjà plus de 20 ans. Dans le secteur agroalimentaire hors Québec, il y a très peu de dirigeants canadiens à la tête d’une multinationale. La plupart viennent d’ailleurs. McCain s’assume et sait très bien que ses paroles et ses messages percutent. L’équivalent au Québec pourrait se retrouver dans un personnage comme Pierre-Karl Péladeau, par exemple, quelqu’un qui s’implique politiquement à titre de citoyen engagé. Monsieur McCain ne s’est jamais présenté comme candidat, contrairement à PKP, mais personne ne serait surpris s’il faisait le saut un jour.

Mais cette semaine, McCain critique durement le régime américain en utilisant le compte Twitter de la compagnie et non le sien. Une telle décision apporte son lot de risques. Mais nous vivons dans l’ère «Trump», où en un rien de temps, un Tweet peut attirer l’attention du monde entier et passé aux oubliettes le lendemain. Les répercussions sur Maple Leaf Foods seront limitées à des commentaires virulents pendant 24 heures. L’action de Maple Leaf Foods a à peine oscillé cette semaine après les quatre Tweets de McCain. En effet, on en parle presque plus dans les médias. D’ailleurs, les Américains ont à peine commenté l’histoire. Le public, les marchés ont fait la part des choses – d’un côté il y a Maple Leaf Foods, et de l’autre il y a Michael McCain.

Tout de même, le geste de McCain était risqué, sans aucun doute. Les responsables du marketing et des relations publiques ont dû être extrêmement occupés et nerveux cette semaine, car le marché revêt une importance capitale pour Maple Leaf Foods. Sous la direction de McCain, la stratégie de Maple Leaf Foods vise à s’établir comme chef de file mondial dans le domaine des protéines. Le marché américain constitue donc un pilier important pour la compagnie. L’entreprise construit présentement une usine en Indiana pour leurs produits à base de protéines végétales. Pour en rajouter, le projet est partiellement financé par le gouvernement américain et celui de l’État de l’Indiana, faut-il le rappeler. Bien sûr, le Président Trump ne fait pas l’unanimité aux États-Unis, mais il a tout de même plusieurs personnes qui l’appuient. Zèle au niveau des inspections, retard de permis, retard de financement, un gouvernement est en mesure de faire très mal à une entreprise de façon subtile et discriminatoire. Toujours difficile de démontrer qu’une administration exerce de l’abus de pouvoir.

Mais ce que le geste de McCain nous apprend, c’est qu’il reste tout de même possible pour certains dirigeants d’entreprise d’exprimer une opinion politique. En revanche, ce privilège n’est pas pour n’importe qui non plus. Peu de dirigeants jouissent d’une immunité publique qui leur permet de dire ce qu’ils pensent, sans filtre, sur n’importe quoi. Mais il a quelques ressemblances entre lui et Trump, l’homme qu’il fustige.

Tout comme Trump, Michael McCain lui-même ne fait pas l’unanimité dans le secteur agroalimentaire. Certains lui reprochent d’être un enfant gâté, issu d’une famille bien nantie, qui n’a jamais eu à travailler fort pour atteindre le succès et qui profite d’un statut important dans le secteur. Certains n’ont pas apprécié ses commentaires, probablement pour miner le messager, et non le message. Trump est détesté par plusieurs et vient aussi d’une famille aisée. Les deux sont des dirigeants d’entreprises, mais est-ce qu’ils dirigent vraiment ? Est-ce qu’ils sont vraiment pris au sérieux? Le fait que le marché dissocie les propos de McCain avec Maple Leaf Foods en dit long.

En 2008, McCain a été louangé publiquement pour ses efforts de communicateur lors de la crise de la listeria qui a tué 22 Canadiens. Mais dans les couloirs cachés de l’industrie, l’image est tout autre. Le rappel avait causé de graves problèmes pour les fournisseurs et clients de Maple Leaf Foods. Pour se rétablir, le réseau qui entoure Maple Leaf Foods a dû gérer les contrecoups du désastre causé par l’entreprise responsable du rappel.

Michael McCain savait très bien ce qu’il faisait en lançant son message sur les réseaux sociaux, un beau dimanche soir. Sachant que sa famille contrôle les destinées de l’entreprise, et en raison du contexte et du deuil commun que nous vivons tous à la suite du désastre aérien en Iran, il savait que le message serait médiatisé. Mais il savait aussi que le monde était pour l’exonérer pour son innocence et son bon vouloir.

Il y a peu de dirigeants au Canada en mesure de faire ce que McCain a fait, sans encourir le risque de perdre son emploi.

Sylvain Charlebois
Directeur Principal
Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire
Université Dalhousie