La relation Acadie-France (2e partie)

L’Acadie en France aujourd’hui

On dit souvent que la relation entre la France et l’Acadie est spéciale. C’est exact.

Dans l’ensemble des programmes de coopération culturelle que la France entretient avec un grand nombre de pays à travers le monde, le fait de gérer un programme de cette nature avec une organisation non gouvernementale (la Société Nationale de l’Acadie) est une exception. Cela tient, bien sûr, à la situation particulière du peuple acadien des maritimes qui a dû s’adapter pour conserver son identité et l’essentiel de son unité face à un ensemble de décisions politiques qui avaient pour objet de le diviser afin de l’assimiler, et la France a reconnu cette singularité.

Mais la force de ce lien est l’oeuvre de grands leaders acadiens.

Si l’on regarde l’histoire de la relation des cinquante dernières années trois temps forts apparaissent: en premier lieu l’acte fondateur, la visite de M.M. Léon Richard, Gilbert Finn, Adélard Savoie et Euclide Daigle auprès du général de Gaulle en 1968; ensuite, quelque 20 ans plus tard, dans les années 1980, l’importante relance – accompagnée d’une restructuration de la SNA et d’une réorganisation de la coopération – engagée par le Père Léger Comeau qui a donné une impulsion nouvelle (le Père Léger parlera de véritable renouveau), période qui sera marquée par les deux visites du président Mitterrand à Moncton en mars 1987 et à Caraquet en septembre de la même année; puis plus récemment, la rencontre de Memramcook entre la SNA et le président Chirac en 1999. Le rôle de la première est largement reconnu et documenté; il fait partie de l’Histoire. La dernière est encore dans la mémoire collective: les témoins en sont parmi nous et on peut en retrouver le déroulement dans le très complet reportage effectué alors par Radio-Canada (commenté par Robert Pichette).

Celui de la seconde apparaît aujourd’hui méconnu et cela certainement à tort. La période de la présidence du Père Léger Comeau a été marquée par la relation de considération réciproque nouée entre François Mitterrand et le père Léger. Le père Léger était régulièrement reçu à l’Élysée lors de ses séjours à Paris et lorsqu’il quittera la présidence de la SNA l’initiative de sa nomination Chevalier de la Légion d’honneur, en 1989, viendra de l’Élysée. La rencontre de Moncton de mars 1987 n’eut certes pas le caractère spectaculaire et festif de celle de Memramcook en 1999, mais fut un moment d’intense émotion réciproque et ici également Radio-Canada a dans ses archives un beau reportage de plus de deux heures sur le déroulement de la cérémonie. Compte tenu du rôle joué par cette période dans l’histoire de la relation, il apparaît certainement bien navrant que Radio-Canada Acadie ait pu annoncer en septembre dernier, à l’occasion du décès de Jacques Chirac, que celui-ci avait été le seul président français à avoir visité l’Acadie. Erreur certes rattrapée in extremis en fin de journal (on peut imaginer que le téléphone s’est agité) mais en même temps, le fait qu’une telle fausse information ait pu se retrouver en ondes au téléjournal de Radio-Canada à Moncton sans avoir été décelée est révélateur du peu d’attention portée au sujet ces dernières années. J’avais pour ma part un autre souvenir de Radio-Canada Moncton (pas encore Acadie), celui de l’époque des Claude Bourque, Leatitia Cyr et Louise Imbeault. La société d’État aurait tout avantage à plonger dans ses archives: elle y trouverait matière à réaliser un beau documentaire sur 50 ans de relations avec la France…

Ce qui précède fait ressortir l’utilité de démarches au plus haut niveau afin de raffermir et d’actualiser le lien, ainsi que l’important impact des visites présidentielles. Un projet de cette nature serait certainement un atout pour l’Acadie et on ne peut qu’encourager les démarches en ce sens.

Tout ceci a donné naissance à ce qui est aujourd’hui le beau bilan à l’actif de la SNA. Il serait erroné de réduire ce bilan au seul bénéfice du programme de coopération. Bien au-delà, la démarche engagée en 1968 a servi de point de départ au développement pour l’Acadie d’un ensemble de relations avec d’autres pays francophones, en Europe et en Afrique notamment; elle a également permis à la province d’acquérir sa place, aux côtés d’Ottawa et de Québec, au sein des instances de l’Organisation internationale de la Francophonie et de participer ainsi à un ensemble d’opérations à travers le monde. Elle a fait apparaître le peuple acadien à la face du monde. Comment imaginer sans cela accueillir en 1999, à Moncton, un Sommet de la Francophonie avec un tel aréopage de chefs d’État et le retentissement mondial qui s’ensuivit?

Pour autant, oui, face à tout cela, l’indifférence et la méconnaissance sont aujourd’hui bien réelles. Comment en arrive-t-on à cela? Quel est l’état des lieux?

Le processus d’acquisition d’une place sur la scène internationale est accompli. Aux bénéficiaires de l’utiliser au mieux désormais. Attention à cet égard aux engagements pris à l’international et non tenus; quel que soit le bien-fondé des décisions qui peuvent expliquer de tels revirements, ceux-ci ne peuvent pas ne pas affecter la crédibilité de leurs auteurs.

Pour ce qui est de la coopération bilatérale, la situation est aujourd’hui bien différente de celle d’il y a cinquante ans. Les intervenants se sont multipliés; gouvernements, universités, municipalités, associations, chacun anime désormais et finance son propre programme d’échanges; des liens directs ont été créés de part et d’autre de l’Atlantique, les voyages se sont banalisés et chacun entend, c’est bien normal, avoir voix au chapitre pour ce qui est des choix à effectuer. La SNA se retrouve ainsi avoir aujourd’hui au mieux le rôle de coordonnateur d’un ensemble qu’elle contrôle plus ou moins, loin de celui de chef d’orchestre reconnu qui a pu être le sien dans le passé. Ceci se trouve amplifié encore par le fait que la plupart des initiatives nouvelles de ces dernières décennies en Acadie sont nées en dehors de l’organisation. Dans ces conditions, les entretiens bilatéraux se sont trouvés bien souvent réduits à des discussions sur des choix de programmation et des ajustements budgétaires. Cela a certainement son importance, mais relève de la gestion des programmes. Faut-il alors s’étonner que cela ne mobilise pas les autorités politiques au plus haut niveau ni ne suscite ici l’attention des médias?

Aujourd’hui la relation reste fondée sur la base établie il y a quelque cinquante ans par les précurseurs. La force du lien était dans celle du projet. Or ces grands leaders étaient porteurs d’un souffle, d’une vision. Ils sont allés à Paris parler d’un peuple, de son inscription dans l’histoire d’hier et d’aujourd’hui, de son cheminement pour la survie et le développement dans un environnement hostile, de sa place singulière dans la mosaïque canadienne, du modèle qu’il pouvait constituer pour la francophonie en milieu minoritaire, de sa projection dans le monde de demain, toutes choses qui donnaient à l’Acadie toujours debout une dimension qui allait au-delà de la seule question de la survie de la population francophone des maritimes.

L’Acadie se retrouve face au défi lancé par ces visionnaires. Tout ceci a-t-il encore un sens aujourd’hui et trouve-t-il un écho dans la société acadienne de la modernité? Vision passéiste? Alors il serait temps de réinventer le projet, car à défaut de vision et de projet nouveau l’érosion du temps ne pourra que faire son œuvre. Et c’est peut-être là qu’il faut aller chercher l’origine de l’indifférence générale qui prévaut.

Il n’est pas question ici de nier les défis que connaît l’Acadie; ils existent et sont nombreux. Mais lorsque je lis que la France ne serait plus à l’écoute de l’Acadie, ce que l’on peut se demander est que dit aujourd’hui l’Acadie à la France? Qu’est-ce que la SNA va chercher à Paris et qu’est-ce que la communauté acadienne attend de ces démarches? Ce qui me semble rejoindre le propos de feu Robert Pichette dans l’Acadie Nouvelle, le 3 septembre dernier, lorsque celui mentionnait que dans la question de la relation avec la France le problème principal lui semblait être celui de l’absence de leadership acadien.

Le temps pourrait bien être venu d’une réflexion en profondeur afin de fixer un nouveau cap.

Michel Couthures
Moncton