Le mouvement est mort, vive le féminisme!

Rosella Melanson
Fredericton

S’il y avait un mouvement féministe, il y aurait une réaction à la négligence institutionnelle de l’avancement féministe et au niveau d’inégalités entre les femmes et entre les sexes. Si nous n’avons plus l’avantage d’un mouvement féministe, il faudra militer autrement, modifier nos stratégies d’attaque et tempérer nos objectifs.

Ce n’est pas un constat d’échec, ni un appel aux armes, ni un reproche. Comment des personnes ou des groupes peuvent être responsables de l’existence ou de la disparition d’un mouvement social? Ça ne dépend pas d’une volonté, c’est un phénomène sociétal. S’il faut blâmer, parlons des gouvernements qui se sont désintéressés de la société pour s’occuper de «l’économie», définie, dans l’absurde, comme les profits des entrepreneurs.

Le mouvement féministe a encore toute sa raison d’être. S’il n’est plus là, ça ne veut pas dire que les femmes ont atteint l’égalité – allez voir les statistiques et l’envergure de ce que voulait le mouvement.

Nous avons une révolution incomplète, mais nous avons plein de féministes et d’organismes féministes. Il y a le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick qui travaille avec une perspective féministe, sauf qu’il n’y en a qu’un, et aucun semblable du côté anglophone ou autochtone. Il y a aussi des groupes livrant des services aux femmes.

Mais un mouvement social? Je n’en vois plus.

Un mouvement social est une réaction irrépressible d’un groupe à sa situation, une coalescence autour de la nécessité d’un changement radical. Il ne revendique pas nécessairement une solution spécifique, mais une transformation.

Le mouvement féministe était une force qui affrontait les structures qui soutiennent la hiérarchie entre les hommes et les femmes. Il s’agissait de transformation, donc il misait beaucoup sur la conscientisation publique.

Je ne vois plus, depuis longtemps, une telle mouvance de la base, d’actions de tous bords. Même pas autour des dossiers qui touchent la majorité des femmes – les garderies, le sexisme, la protection sociale.

De plus en plus, pour le public, les questions de femmes se limitent à l’avortement, peut-être les services de garde, le phénomène #MoiAussi, le viol ou les questions LGBT, à l’occasion le nombre de femmes en politique. C’est bien loin de l’envergure des changements nécessaires – la reconnaissance que l’économie du marché dépend de l’économie des soins, la fin de la hiérarchisation des sexes, les politiques inclusives, l’élimination de la violence masculine.

De nos jours, même les Journées spéciales choisies par le mouvement pour leur charge transformatrice – la Journée des femmes, les semaines contre la violence – sont devenues stériles, comme des messes. Le gouvernement fédéral propose même le thème de la Journée des femmes. Même Stephen Harper a osé, tout en démantelant Condition féminine Canada. Être féministe c’est ne pas se faire dire quoi penser.

De nos jours, nous célébrons avec obsession la première femme à siéger, à diriger un organisme, un gouvernement, une firme. Qui se soucie si elle ne fait qu’accéder à une structure oppressive? Qui s’enquiert de la situation des femmes dans l’organisme en question? Comme quelqu’une a dit: «On s’intéresse à celles qui brisent le plafond de verre, jamais à celles qui doivent ramasser les débris de verre». Où sont les efforts collectifs pour modifier les modèles économiques, de travail, de famille? Où est le souci pour les femmes non privilégiées?

S’il y avait un mouvement féministe, il saisirait le moment créé par le phénomène médiatique #MoiAussi, et ferait en sorte que personne ne puisse prétendre que #MoiAussi «a tout changé» puisque rien n’a changé pour la femme ordinaire: ni les lois, ni les statistiques, ni les commissions moribondes qui gèrent les plaintes, ni l’information publique.

De nos jours, certaines qui représentent une position anti-choix ou anti-progrès social, tout en se disant féministes, diront que c’est là leur choix comme femme, «et qu’après tout, le féminisme a existé pour donner aux femmes tous les choix».

Non. Le féminisme a toujours dit «le personnel est politique». Les choix sont politiques. Le féminisme appelle aux changements qui tiennent compte de la réalité de vie de chacune, qui mettent fin aux rapports de pouvoir. Si tu choisis de participer à une structure oppressive, ce n’est pas un geste féministe. Où est la riposte féministe à ce galvaudage?

Si tout est un choix, qu’est-ce qu’on fait avec la persistance des inégalités entre femmes et hommes, et des contraintes dans les «choix» des femmes, surtout celles qui ne sont pas blanches, ou bourgeoises, ou éduquées?

On ne se dit pas féministe. On agit féministe.

Le premier dossier qui m’a fait penser, «On perd l’objectif de vue», était celui de la violence masculine. Le but alors était de mettre au jour et mettre fin à la violence masculine. Les féministes ont choisi de s’occuper de la création de services pour les victimes, au lieu de revendiquer que les gouvernements le fassent, parce qu’elles voulaient le faire sur des bases féministes. Mais je veux vous parler de l’avant et l’après de cette ruée vers la création des maisons de transition. Toute l’énergie accaparée par le travail de monter et maintenir les maisons de transition a fait que, du jour au lendemain, les féministes ne parlaient presque plus des causes de la violence masculine et du besoin de prévention. Aujourd’hui, on ne fait qu’aider les victimes, on rend le statu quo confortable.

De nos jours, «éliminer la violence» signifie aider la victime à se sauver. Nous avons contribué à privatiser davantage le problème au lieu d’aborder sa nature sociétale.

Nous n’avons plus de mouvement social, mais surtout nous avons très peu de groupes non subventionnés. Nous avons très peu de groupes libres d’agir, de choisir leurs priorités d’action. La transformation sociale qu’il faut ne sera jamais un travail payé, poli. Les subventions donnent des projets pilotes pour ce qui devrait être universel, elles réduisent à un service à terme, ce qui est un droit.

Tout mouvement se heurte à la vie, à la politique, aux courants économiques et politiques. C’est ça qui nous est arrivé. Mais on est nombreuse pour la suite.