Les records sont faits pour être battus

Les records, faits pour être battus? La chose est vraie pour les exploits sportifs en tous genres, mais pourrait-il en être de même de la date d’attestation des mots dans le dictionnaire?

Pourquoi pas, surtout qu’il s’agit d’un mot créé par un Acadien il y a 140 ans, bien qu’il soit entré dans la langue en 1975, selon le Robert.
Le mot «terminologue» est en effet employé en mars 1880 par le sénateur Pascal Poirier dans un article sur les anglicismes dans la langue française.

À l’époque, tous les journaux canadiens-français s’intéressaient au français au pays et en surveillaient la qualité, la correction. Les chroniques linguistiques étaient monnaie courante et journalistes et traducteurs s’enguirlandaient par journaux interposés. Il n’était pas rare de lire dans un journal des commentaires peu flatteurs sur le français de tel ou tel journaliste, sur les erreurs commises dans les traductions officielles, sur les barbarismes dans les articles. Tous les journaux pourchassaient sans pitié l’anglicisme, l’ennemi commun.

Les journaux et revues d’alors, il faut le dire, étaient souvent déparés par l’anglicisme et les calques. Sans doute y avait-il un effort honnête pour les combattre, mais les succès n’étaient pas au rendez-vous. D’ailleurs, il est intéressant de noter que beaucoup de ces fautes que l’on cherchait alors à déraciner se trouvent encore dans les pages de nos journaux aujourd’hui. Sur certains points, nous faisons du surplace depuis longtemps.

En 1880, une guéguerre sévissait au sujet de l’emploi du terme centin pour traduire cent. Certains voulaient que le terme centime soit adopté, d’autres s’y opposaient, vu que le mot centime, étant donné son origine française, ne saurait désigner la centième partie du dollar.

La centième partie du franc, oui, mais pas du dollar! Préférait-on un terme du cru, centin, ou un terme attesté, centime? Ces débats sur l’adoption de tel ou tel équivalent plutôt qu’un autre sont courants, encore de nos jours. Le sénateur Poirier voit plus loin: pourquoi s’en tenir au seul anglicisme quand la phrase aussi souffre de ce mal? Voici ce qu’il dit: … L’un des correspondants de La Patrie, … a mieux fait.

Il a attaqué la phrase. C’est là qu’il faut chercher la racine du mal. Tant que nous … ne saurons pas ciseler une phrase et lui donner cette coupe, cette forme française que nous admirons chez les maîtres, à quoi nous sert d’être farcis de terminologie? Apprenons d’abord notre langue, et nous deviendrons terminologues par surcroît.

Que c’est bien tourné! Pour redonner du lustre à la langue, il ne suffit pas de chasser les anglicismes, il faut soigner l’écriture; une langue chargée d’anglicismes, souvent, est une langue dont la rédaction emprunte beaucoup à l’anglais. Le sénateur avait l’œil en matière de langue; en prime, il nous a fait cadeau d’un terme qui, malheureusement, aura mis près d’un siècle à sortir des ténèbres puisque la première attestation dans le dictionnaire Robert date de 1975.

Bien dit, Monsieur le sénateur Poirier.

Alain Otis
Dieppe