Péril en la demeure pour les bibliothécaires

Monsieur le premier ministre Blaine Higgs, cette lettre n’est malheureusement pas le premier document rédigé avec ce titre. En effet, en 2009 l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU) sonnait l’alarme sur la situation inquiétante dans les bibliothèques universitaires. Et voilà qu’en 2020, on assiste au Nouveau-Brunswick à une agression à la profession, mais cette fois-ci au niveau des bibliothèques publiques.

La profession de bibliothécaire ressent une fatigue accumulée d’avoir à constamment défendre l’expertise et les connaissances spécialisées qui résultent de l’obtention d’une maîtrise. Soulignons-le à nouveau: afin de pouvoir s’attribuer le titre de «bibliothécaire», la personne en question DOIT détenir une maîtrise en sciences de l’information. On n’imaginerait pas embaucher un avocat ou un médecin qui ne possède pas les diplômes universitaires requis – pourquoi donc fait-on fi de l’éducation spécialisée et de l’expertise des bibliothécaires en vue de «donner la chance» à M. Kevin Cormier de faire ses preuves? Et encore, si le gouvernement accepte maintenant d’embaucher n’importe quelle personne non qualifiée, la prochaine génération contestera la sagesse d’investir des années d’études pour obtenir un diplôme qui ne semble pas avoir de valeur aux yeux du gouvernement. Quelle profession sera la prochaine à se faire dévaloriser ainsi? L’article du site satirique «The Manatee» à ce sujet se voulait une blague, mais c’est une blague qui sème l’inquiétude pour l’avenir de notre province. La reconnaissance des diplômes et des qualifications est essentielle pour maintenir le modèle sociétal dans lequel nous nous retrouvons aujourd’hui, quelle que soit la profession. La nomination de M. Cormier est une insulte et un affront largués à chaque bibliothécaire de la province, peu importe leur milieu de travail.

Nous vivons aujourd’hui dans une société de l’information, une société «dont le développement repose principalement sur l’évolution et l’intégration des technologies de l’information et de la communication comme moyen pour favoriser la circulation et l’échange de l’information et du savoir considérés comme ressources premières [. . .], l’information et la connaissance sont devenues des ressources économiques au même titre que l’étaient les ressources naturelles, à l’ère industrielle. Les concepts de ‘‘gestion des connaissances’’, de ‘‘capital intellectuel’’ et de ‘‘veille stratégique’’ sont autant de traits distinctifs de la société annoncée.»

En ce qui concerne la gestion de l’information, nul n’est mieux qualifié qu’un individu avec une maîtrise ou un doctorat en sciences de l’information, et les bibliothécaires sont donc les meilleures personnes pour mener les bibliothèques à bon port, dans le contexte du 21e siècle. Ajoutons à ceci les résultats d’une étude récente menée par le New Brunswick Institute for Research, Data, and Training (NB-IRDT) de la University of New-Brunswick (UNB), qui a souligné qu’entre les années 2010 et 2018, «malgré la disponibilité accrue de matériel de lecture électronique gratuit, de publications électroniques peu coûteuses et de services de lecture par abonnement, l’utilisation des bibliothèques au Nouveau-Brunswick a augmenté de huit pour cent» [Traduction libre]. Le rapport a conclu que «[globalement, nous trouvons remarquables la stabilité et la croissance dans l’utilisation des services de bibliothèque au Nouveau-Brunswick, en dépit du vieillissement de la population, de la stagnation économique, de la lenteur de la croissance démographique et des changements technologiques et sociaux. Nous attribuons ces tendances à des décisions stratégiques et à des innovations concernant l’accès aux bibliothèques et leur offre de services.»

Il s’agit d’un contexte de croissance, et il est plus important que jamais que la personne responsable des bibliothèques publiques possède une excellente compréhension des principes de la bibliothéconomie afin de développer une vision et de faire innover les services de bibliothèques pour mieux répondre aux besoins des Néo-Brunswickois au 21e siècle. Compte tenu de l’évolution rapide et constante du paysage de l’information, l’expertise d’une ou d’un bibliothécaire est essentielle à la tête du Service des bibliothèques publiques du Nouveau-Brunswick. Mis à part ses qualifications, le parcours professionnel de M. Cormier n’a rien de rassurant par rapport à ses compétences. S’ajoute à ceci la déception d’apprendre que, malgré les assurances au contraire, les bibliothèques publiques souffriront d’une coupe budgétaire importante de 5%.

L’Assemblée des bibliothécaires de l’Université de Moncton, campus de Moncton, joint donc sa voix à celles et à ceux qui ont déjà exprimé leur mécontentement et qui ont vivement dénoncé la nomination de M. Cormier au plus haut poste de gestion du Service des bibliothèques publiques du Nouveau-Brunswick. Le gouvernement se doit de déployer tous les efforts possibles pour recruter une personne de vision et d’expérience qui possède la maîtrise en sciences de l’information – une qualification essentielle du poste qui a été ignorée pour des raisons nébuleuses. Le gouvernement doit respecter les exigences du poste affiché, M. Cormier doit être destitué de ses nouvelles fonctions, et le poste doit demeurer vacant jusqu’à ce qu’une personne qualifiée soit recrutée.

Nathalie Richard, présidente
Marc Harper, secrétaire
Pierre Goguen
Adel Labidi
Michèle LeBlanc
Nathalie Parent
Victoria Volkanova

Association canadienne des professeures et professeurs d’université