Bâtir un filet social plus solide et plus résistant

Nous souhaitons réagir à différentes représentations qui circulent dans les médias au sujet de la pandémie de la COVID-19. Certains journalistes, intellectuels et experts renforcent une idée reçue selon laquelle nous serions tous égaux devant ce virus. Jusqu’à quel point cette affirmation est-elle vraie?

Il est certain que d’un point de vue strictement biologique, chacune et chacun d’entre nous sommes à risque de contracter la maladie. Cependant, devant la COVID-19, nous ne sommes pas toutes et tous égaux. Cette maladie entraine des conséquences différentes, notamment selon la classe sociale et le genre.

En ce qui a trait à la classe sociale, les médias rapportent des cas de COVID-19 autant chez les personnalités publiques que chez les enfants et les personnes âgées. Il est donc vrai que le virus peut affecter tout le monde sans discrimination. Sans nier la gravité de cette maladie, il faut cependant reconnaitre les privilèges de certains groupes sur d’autres, moins bien lotis face à celle-ci.

En effet, les personnes plus aisées possèdent davantage de moyens qui leur permettent de s’isoler dans de bonnes conditions, de faire du télétravail et de continuer à se divertir malgré ces temps stressants.

En revanche, les personnes en situation de précarité ne vivent pas la situation de la même manière. Celles-ci doivent continuer à multiplier les contacts avec la population générale afin de subvenir à leurs besoins, car par exemple, elles peuvent avoir à se déplacer dans plusieurs magasins pour obtenir les meilleures aubaines.

De plus, il peut s’avérer financièrement difficile pour ces personnes de faire des réserves pour de longues périodes et d’autres n’ont pas l’occasion d’accéder aux banques alimentaires. Notons également que beaucoup de personnes devant continuer à offrir leurs services en face à face sont aussi celles qui occupent les emplois les plus précaires. Pensons entre autres aux commis d’épicerie ou de pharmacie, aux travailleuses à domicile et aux concierges qui doivent s’exposer régulièrement au risque de contracter le virus afin d’assurer les services essentiels. Pensons également aux personnes vivant en milieu rural où l’isolement géographique complique déjà l’accès aux services sociaux et de santé ainsi qu’aux commerces une réalité d’autant plus amplifiée en temps de crise. Ceux-ci ne sont que quelques exemples de la vulnérabilité de certains groupes face à la situation actuelle.

Cela est sans compter le nombre important de femmes qui se retrouvent, de plusieurs manières, en ligne de front durant cette pandémie. Autant les infirmières, qui prodiguent des soins aux patients, que les mères monoparentales, qui doivent prendre en charge l’éducation de leurs enfants, assurer la sécurité de ceux-ci ainsi que les soins liés se retrouvent avec une charge mentale et de travail encore plus élevée qu’auparavant. Certaines femmes victimes de violence conjugale sont prises au piège dans leur foyer, un espace qui devrait idéalement être sécuritaire pour toutes et tous. Soulignons aussi l’inquiétude que nous avons face aux travailleuses d’usines à poissons ici, au Nouveau-Brunswick, qui sont incertaines quant à leur avenir à court et moyen terme, ne sachant pas si elles auront un emploi dans les semaines à venir. Les femmes sont aux premières lignes de cette crise autant à la maison que dans leur travail. En plus, nous exigeons d’elles qu’elles soient de bonnes employées, de bonnes ménagères, de bonnes enseignantes… Bref, qu’elles soient des Superwoman, alors que nous ne vivons rien de moins qu’une pandémie à l’échelle mondiale.

Durant ces moments de crise, l’État joue un rôle essentiel dans la protection des populations. Nous saluons d’ailleurs les efforts des gouvernements fédéral et provincial qui ont adopté des mesures sans précédent pour adresser cette situation exceptionnelle. Ces mesures rendent cependant visibles les failles dans le filet social: le système actuel de santé et de services sociaux accueille difficilement des situations imprévues comme celle-ci.

Ainsi, nous nous demandons si les grands oubliés d’hier vont le rester encore aujourd’hui? Les personnes en situation d’itinérance, les travailleuses du sexe ou encore les personnes n’ayant pas les moyens ou les habiletés de remplir les formulaires de demande d’aide risquent de ne pas pouvoir bénéficier des mesures d’urgence, tombant encore une fois dans les craques du système.

Enfin, cette situation nous démontre la pertinence, encore aujourd’hui, de la fameuse citation de la féministe Carol Hanisch, qui a déclaré en 1969 que «le privé est politique». Certes, le nouveau coronavirus est une réalité biologique, mais cette réalité est vécue différemment selon notre position socioéconomique et notre genre. À l’heure actuelle, les gouvernements sont confrontés aux conséquences de leurs propres choix de s’être désengagés de l’État social. Ceux-ci doivent maintenant adopter des mesures exceptionnelles pour aider les plus vulnérables. Pourtant, depuis longtemps, des groupes militent contre la pauvreté, pour les droits des femmes et des communautés rurales et décrient le manque de financement et de soutien, des réalités qui ne font que s’exacerber en temps de crise. Avec ces revendications qui sont malheureusement occultées, il n’est pas surprenant de constater qu’un virus invisible à l’œil nu vienne chambouler et remettre en question l’ordre social et économique établi. En ce moment de crise, un mot nous vient à l’esprit afin de traverser cette situation qui en frappe certains beaucoup plus durement que d’autres : la solidarité. Solidarité auprès de nos populations les plus vulnérables, en espérant qu’une fois cette crise traversée, les leaders politiques s’occuperont à bâtir un filet social plus solide et plus résistant.

Madeline Lamboley
Professeure au département de sociologie et criminologie, Université de Moncton
Marie-Andrée Pelland
Professeure au département de sociologie et criminologie, Université de Moncton
Marie-Pier Rivest
Professeure à l’École de travail social, Université de Moncton
Lise Savoie
Professeure à l’École de travail social, Université de Moncton