Il faut déconfiner nos aînés

En acceptant de préparer une entrevue avec Radio-Canada sur le sujet du syndrome de glissement à l’endroit des personnes âgées, j’ai pensé élargir la réflexion et l’offrir aux lecteurs et lectrices de l’Acadie Nouvelle.

J’emprunterai à plusieurs disciplines, la réflexion qui va suivre. Tout d’abord, il est important de savoir que la mission de toute personne est de vivre, de transmettre la vie, d’aller jusqu’au bout de son destin. L’individu est un sujet parlant, pensant, agissant, et pour qu’il devienne qui il est, il a besoin d’être en rapport, en relation, avec son semblable, sinon, c’est le repli sur soi qui l’attend avec la disparition partielle ou complète de la communication avec autrui.

Même s’il est beaucoup question des maisons de soins de longue durée, le syndrome de glissement peut survenir aussi chez les personnes vivant seules et vulnérables, en raison de conditions de santé, de pauvreté ou d’isolement relationnel.

D’abord qu’est-ce que le syndrome du glissement. Il est une manifestation que l’on peut observer chez l’autre, c’est-à-dire, une détérioration rapide de l’état général de la personne dû à une affection aigüe: médicale, chirurgicale ou psychique.

Ce qui nous intéresse ici, c’est l’isolement psychique. Généralement, la personne n’a plus le goût à rien – se laver, se lever, manger, tout cela ne compte plus. La peur de se retrouver seul augmente un état d’angoisse. Autrement dit, psychologiquement, la personne ne se sent plus capable de se lever, et d’aller seule à la toilette. Il s’en suit une perte d’autonomie, les muscles s’atrophient et de nouvelles infections rénales et urinaires peuvent se présenter, avec les épisodes de confusions.

Comme la personne est souvent déshydratée, les troubles cognitifs apparaissent avec la dénutrition, la fatigue et la dépression.

Les foyers de soins du Nouveau-Brunswick ont dû réagir rapidement depuis les débuts du confinement, soient tout au plus sept semaines (mi-mars).

Une nouvelle logistique institutionnelle s’est mise en place pour protéger les personnes âgées qui sont plus vulnérables, et offrir aux employés un milieu de travail qui leur soit sécuritaire. Je leur dis bravo!

L’équilibre est fragile, entre maintenir un milieu de vie par lequel l’aîné puisse parler, voir, entendre, interagir, dans un contexte de fermeture avec le milieu social. Les protocoles pour la protection, le confinement, les tests de température, le port des masques chez les employés, le réaménagement des espaces pour les repas, les temps pour que chaque résident puisse sortir un peu de sa chambre, toute cette logistique a demandé un travail d’équipe, une confiance mutuelle, un investissement affectif et pour les uns et pour les autres. Il a fallu tout inventer du jour au lendemain.

Le grand défi des équipes de soins a été de favoriser une routine pour que chaque personne soit reconnue, visitée et entendue. Les visites aux fenêtres, l’usage des tablettes, le téléphone quotidien, voilà autant de moyens qui ont été mis en avant pour garder le lien affectif avec les enfants, les petits-enfants et la famille.
Toute personne vivant seule, à son domicile et qui n’a pu établir une routine, ou accéder à son intériorité, à son être profond, a pu connaître une angoisse de vivre, car la peur de l’inconnu, de ne pas savoir comment allait évoluer les conditions de vie, avec plus de questions que de réponses, a pu générer une perte de sens, une forme de mort relationnelle.

Au fait, la mort relationnelle conduit à la mort sociale, la mort psychique et la vraie mort, celle physiologique. J’ai remarqué de nouvelles formes de bénévolat, envers les aînés. Les voisins et les enfants venant déposer les repas ou les épiceries sur le perron de la porte.

Nous aurons besoin d’ouvrir très prochainement les portes des foyers de soins aux aidants naturels ou aux proches aidants, pour renouer le lien affectif avec la personne âgée. Rien ne peut remplacer les siens. Le risque d’un confinement prolongé est de voir apparaître un syndrome appelé «la sensation d’abandon» des siens. Lorsque l’instance du Moi, le sujet humain, n’est plus investie par la relation affective, il risque d’y avoir un effondrement du sens de la vie. À quoi ça sert de vivre donc! L’intériorité, la vie spirituelle ne suffisent plus!

C’est alors que la pulsion de mort peut faire son entrée chez la personne, c’est-à-dire, de constater que sa maman ou son papa, sa sœur ou son frère sont en train de vivre une dépression soudaine et intense.

Si le déconfinement est progressif au sein de nos communautés, il en va de même pour nos maisons de soins de longue durée, qui sont, aussi des communautés de vie. Il s’agira de mettre en pratique les procédures protocolaires pour protéger nos parents âgés plus vulnérables.

Or, je pense que nous avons atteint un point où il nous faut revenir à une normalité. Je m’explique. Autrement dit, lorsque l’affectif n’est pas nourri par la relation, la présence, la parole, la raison seule n’a plus la capacité de faire en sorte que l’on suive les règles, les conditions. Je peux être raisonnable pour un temps, mais après ça ne fonctionne plus. L’humain n’est pas qu’un être raisonnable, il est affectif et relationnel. Nous pourrions assister à une rupture et voir une augmentation de dépressions, de syndrome du glissement, de désinvestissement. La liberté de la personne âgée est d’avoir un projet, de se réinventer, de déambuler. Dans le contexte institutionnel, c’est par le proche aidant assisté du personnel soignant bien entendu que cette liberté retrouvée est possible.

La souffrance de l’aîné aujourd’hui peut être celle d’une vie qui n’est plus investie par l’autre, sans projet, sans avoir la possibilité de donner du sens à ce qui se passe. L’être humain a besoin d’un espace pour marcher, voir, entendre, selon un horaire temps qui lui soit favorable, c’est alors que sa vie peut continuer à avoir du sens.

Je crains que le repli sur soi guette nos résidents si le confinement se poursuit sans ouvrir les foyers de soins aux aidants ou proche aidants. C’est alors que le sentiment de se sentir vieux ou vieille, voire même oublié, peut surgir, avec des formes de régressions, un désespoir, dans le sens suivant: ma vie n’a plus de sens, à quoi sert de vivre! Je n’ai plus la parole pour me dire, me raconter.

Le glissement chez certaines personnes âgées très vulnérables et ayant des déficits cognitifs peut se présenter sous les aspects suivants: ne plus avoir le goût de se faire à manger, ne plus avoir le goût de manger, et j’ai déjà observé la personne qui recrache ou vomi son repas si elle a été forcée à manger. Vous me suivez bien!

Je reconnais tous les efforts qui sont demandés par le personnel soignant de nos maisons de soins, qu’ils soient privés ou gouvernementaux.

La mission de ces maisons, qui est de favoriser un milieu de vie, d’expression et d’investissement personnel, est une façon de préserver le moral des résidents.
Le déconfinement social doit, à mon avis, s’élargir à nos institutions privées et publiques, moyennant un protocole adapté pour protéger les personnes les plus vulnérables. C’est alors qu’un nouveau printemps sera possible et pour les uns et pour les autres sans discrimination de l’âge ou du statut social.

Vieillir n’est pas une malédiction, c’est un processus de la vie pour une vie sans cesse qui se renouvelle.

Valois Robichaud, Ph.D.
Gérontologue
Baie-du-Petit-Pokemouche