Il n’y a que les fous qui ne changent pas d’idée

En prenant la décision de suspendre l’entrée des travailleurs étrangers temporaires, l’industrie agricole a été pénalisée à tort. Il est important de rappeler que les débouchés pour les produits agricoles sont en grande partie destinés à une consommation locale plutôt qu’internationale, comme la pêche. Le gouvernement a donc fait un choix prudent pour la sécurité sanitaire des citoyens, mais des conséquences d’insécurité alimentaire s’annoncent.

Les gouvernements se targuent de proposer la promotion de la souveraineté alimentaire sans vraiment comprendre de quoi il en retourne. Celle-ci a besoin de quatre piliers pour se maintenir: l’accès, la disponibilité, la qualité et la stabilité. Si une de ces dimensions disparaît, notre insécurité alimentaire deviendra démesurée. Il est donc évident que les choix d’aujourd’hui influencent les récoltes de demain. Sommes-nous prêts à laisser tomber nos fermiers?

Le gouvernement dans sa logique comptable prend un raccourci dommageable. Les 600 travailleurs agricoles spécialisés ne se remplacent pas si facilement que ça. C’est un pari risqué pour nos entreprises de penser que des néophytes en la matière voudront travailler 50 à 75 heures par semaine – avec un revenu versé proche du salaire minimum – sous la pluie et la canicule.

Lorsque les beaux jours reviendront et que l’économie va reprendre, combien pourront rester sur nos fermes?

Je ne sais pas qui le gouvernement a consulté dans l’industrie, mais même moi, qui n’est pas affecté par ce problème, je trouve qu’il met un clou de plus dans la saison 2020 déjà incertaine.

Avec les années, les gouvernements néolibéraux ont encouragé les entreprises à grossir afin de devenir de plus en plus imposantes. Comme le coût de la main-d’œuvre est un poste de dépense substantiel, les travailleurs étrangers apportent la productivité et la régularité dans nos fermes. Lorsque nous parlons de l’apport des travailleurs étrangers aux fermiers d’ici, ils nous disent que l’arrivée de ces travailleurs a tout changé sur leur ferme. Un tracas de moins à gérer. Il ne faut pas se le cacher, ces travailleurs sont venus faire le plus d’argent possible en travaillant le plus d’heures possible. Ce système devient gagnant-gagnant pour tous seulement si ces travailleurs retournent dans leur pays avec un bon pouvoir d’achat et qu’ils peuvent offrir à leur famille un niveau de vie plus élevé que le reste de la population.

Dans une économie en santé, il nous faut une diversité d’entreprises de toutes tailles. Par cette mesure, les petites fermes vont survivre à cette tempête.

Cependant, les fermes moyennes vivront un dilemme de survie. S’ils choisissent de diminuer leur production, leur liquidité future sera affectée. Pour maintenir un système agroalimentaire viable au niveau de la distribution, il nous faut une masse critique d’offres toute l’année pour que les consommateurs privilégient les fermiers d’ici.

La solution à la crise requiert du pragmatisme. Si les autres provinces jugent sécuritaire d’amener les travailleurs étrangers en sol canadien, pourquoi pas chez nous? Nous pourrions exiger des tests avant l’entrée au pays en plus de faire un confinement forcé et une double vérification à la fin du processus. Notre besoin de se nourrir sera alors assouvi et la viabilité de nos fermes maintenue. Changer d’idée n’est pas une marque de faiblesse. N’oublions pas qu’après la crise de la COVID-19, nos fermes devront passer à travers une possible crise économique et climatique. Ouf!

Karine Lapointe
Grande-Digue