Pourquoi «rien ne sera plus comme avant»?

Au fur et à mesure que la COVID-19 nous livre son lot de problèmes et d’inquiétudes, nombreux sont les intellectuels et les politiques à penser que «rien ne sera plus comme avant».

Mais, au fait, que faut-il entendre par cette expression devenue si familière dans les journaux, à la radio, à la télévision ou lors des micros-trottoirs?

Pour certains, l’épidémie nous impose de revenir à des traditions (famille, amour, partage, bienveillance) afin de redonner du sens à nos vies. Souvenons-nous toutefois que l’humanité a déjà connu des tragédies et qu’elle s’en est toujours relevée. La peste qui s’est répandue en Grèce au début du conflit entre Sparte et Athènes est un bel exemple. Cette épidémie fit désespérer l’historien Thucydide, car elle venait selon lui bouleverser l’ordre et les croyances établies. Or, dans De la nature des choses, l’épicurien et poète de la science Lucrèce se réjouira d’un tel ébranlement. Pour lui, superstition et catastrophisme sont des entraves qui nous empêchent d’atteindre l’ataraxie («tranquillité de l’âme»).

À l’homme d’assumer son destin au lieu de vivre dans la nostalgie du passé ou la peur de l’avenir.

Pour d’autres, cela signifie que nous devons rompre avec notre mode de vie technico-consumériste? Dans ce camp, on retrouve aussi bien les opposants à la mondialisation, en quête d’un progrès humain, que les partisans d’une science destinée à remédier, grâce aux prouesses techniques, aux dérives de l’humanité. Or, étrangement, cela fait 60 ans qu’on nous dit que nous courons à la catastrophe si rien n’est fait pour repenser la croissance et prévenir la destruction de l’environnement.

Qu’ils soient écologistes, politiques ou savants, tous font reposer leur conception du changement sur le principe que, puisque «tout est possible», la technoscience doit intervenir là où elle détruit. Sauf qu’on ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré.

Davantage que la lecture, infondée et inconsciente, d’une remise à plat du monde, c’est plutôt une formidable volonté de maîtrise qui accompagne et continuera, selon moi, d’orienter notre monde. Quant à savoir s’il faut s’en réjouir, la réponse est beaucoup plus délicate, ne serait-ce que parce que le changement qu’entraîne le progrès est devenu imprévisible et redoutable. Chose certaine, la récession, le chômage et la misère sociale des masses devraient suffire à nous faire penser qu’il en sera ainsi pour les prochaines années.

Mais il y a une autre raison, bien meilleure peut-être, d’affirmer que rien «rien ne sera plus comme avant». En effet, entre les deux approches de notre monde que je viens de souligner – le pessimisme ou le catastrophisme, lequel ne fonde plus d’espoir en l’avenir et fait appel à un sursaut moral et religieux pour reconquérir des traditions oubliées, et l’optimisme ou le progressisme, pour qui, grâce à la technoscience, au commerce, aux experts, l’avenir sera meilleur que le présent -, c’est le réalisme.

La particularité du réalisme, c’est de voir les risques et les dangers et, par la suite, agir en conséquence. La pensée réaliste – qui peut se présenter comme une synthèse du pessimisme et de l’optimisme, mais ne s’y réduit pas pour autant – repose sur le courage d’affronter la réalité et de prendre les meilleures décisions sur la base des points de vue exprimés (l’opinion publique) et des connaissances (scientifiques et techniques) acquises. Comme le suggère H. Jonas, le réalisme est une éthique de la responsabilité élargie au service de l’action politique; une «éthique du futur» axée sur ce que J. Habermas appelle pour sa part un horizon des fins (normes), possible et souhaitable, où s’entrecroisent nos expériences passées et nos craintes actuelles.

On l’aura compris, prétendre que «rien ne sera plus comme avant» peut contribuer, si nous n’y prenons garde – par peur injustifiée ou un optimisme béat -, à occulter des problèmes et des défis que nous devons relever; des problèmes qui sont bien antérieurs au Coronavirus, mais que celui-ci remet à l’ordre du jour avec une acuité inédite.

Cinq chantiers de réflexion et d’action me semblent cruciaux si nous comptons, par-delà la crise actuelle, affronter l’avenir avec confiance et ne pas nous dérober de nos obligations à l’égard des générations futures: 1- l’économie mondialisée qui crée de très grandes inégalités de richesse; 2- les dangers qui pèsent sur le contrat social venant des populismes et le sentiment d’une confiscation du pouvoir par les experts, les administrations et les multinationales; 3- les nouvelles technologies qui portent atteinte à notre vie privée et à la sécurité des États; 4- l’intelligence artificielle et le risque de dénaturer notre condition humaine qui constitue la substance historique à nos démocraties; 5- l’écologie qui pose la question de la survie de l’humanité.

À n’en pas douter, ces problèmes sont plus inquiétants que la rhétorique actuelle sur l’individualisme et la société de consommation. Ils rappellent que si toutes les sociétés humaines sont marquées par une forme d’historicité – comme l’illustre la conquête de la liberté et de l’autonomie en Occident -, en revanche, comme l’a souligné E. Husserl, l’historicité propre à la science et à la technique consiste en une mise à distance objective à l’égard du vécu.

Ainsi, il semble bien que le combat de l’humanisme démocratique doive se faire simultanément sur deux plans: non seulement faut-il justifier et expliquer la transmutation progressive des valeurs à l’origine du monde moderne afin d’éviter les contresens et les contre-vérités sur la sécularisation et l’émancipation de l’individu-sujet, mais il importe maintenant de revendiquer une place pour les valeurs dans un monde imprégné d’une objectivité scientifique et d’une volonté de maîtrise.

Il existe d’autres façons de se rapporter au monde que par la technoscience et son modèle mathématique basé sur le quantifiable et le mesurable. Certes, notre science moderne, qui se veut objective et se considère comme une théorie pure, s’est construite sur la conception grecque du savoir comme discours cohérent.

Elle semble pourtant avoir fait fi de l’idée que la connaissance du monde doit parallèlement conduire tout homme à rechercher la meilleure manière de vivre.

Or, ce qu’Aristote appelle la vie bonne (eudeimonia) est une vie à laquelle on peut conférer un sens. Réfléchir sur la meilleure manière de vivre, ce n’est plus seulement considérer des faits, c’est-à-dire ce qui est, mais définir ce qui doit être et qu’on appelle des valeurs. Comme l’explique le sociologue M. Weber, la valeur n’est pas un fait, mais, une exigence de réalisation éthico-politique.

À cette condition seulement, c’est-à-dire en accédant à la «maîtrise de la maîtrise» (E. Morin), il nous sera possible d’éviter une nouvelle forme d’aliénation après la «rupture avec la tradition» et le «désenchantement du monde» qui nous a conduit à l’errance depuis le 20e siècle. À cette condition aussi nous pouvons dire que «rien ne sera plus comme avant».

Étienne Haché
Professeur de philosophie
Saint-Avertin, France
(Originaire de Rivière-du-Portage)