La place de la ville de Montréal dans l’œuvre d’Antonine Maillet

Dans la foulée de l’annonce du prix Acadie-Québec 2020 attribué à Antonine Maillet, il est de circonstance d’aborder un aspect plus méconnu de son œuvre. L’écrivaine, qui habite Montréal depuis les années 1970, a, au fil des ans, laissé sa réalité montréalaise apparaître dans quatre de ses œuvres. Maillet s’inscrit tant dans l’institution littéraire québécoise qu’acadienne.

«Aster Mâtréal avec tous les exilés»

En 1975, est joué au Théâtre du Rideau vert à Montréal la pièce Évangéline Deusse qui sera un succès. Elle met en scène quatre personnages dans un parc de Montréal: Évangéline II d’Acadie, Le Stop, un brigadier du lac Saint-Jean, Le Breton de Bretagne et Le Rabbin, un juif errant. Ils ont tous en commun de ne pas être nés à Montréal et d’y vivre, chacun à leur façon, en exil. Cette pièce aborde un thème alors nouveau: le cosmopolitisme de Montréal, métropole francophone du continent nord-américain qui attire des gens de partout et, cela, quelques mois avant l’élection du Parti québécois qui s’inscrit dans le mouvement nationaliste du Québec. La littérature québécoise de cette époque est largement engagée dans les revendications nationalistes et identitaires et le cosmopolitisme montréalais n’apparaît pas encore sur le radar des écrivains québécois. Ce n’est pas un hasard que ce soit une auteure non québécoise qui aborde pour l’une des premières fois cette réalité sur la scène. Étant elle-même depuis peu à Montréal, Maillet puise dans sa propre expérience pour aborder le thème de l’exil.

«Mais y a rien de plus haut que Westmount»

En 1978, la pièce Le Bourgeois gentleman aborde sous un tout autre angle l’expérience de l’exil: monsieur Bourgeois, originaire de l’île d’Orléans, est, dans les années 1930, déménagé à Montréal, et, depuis, il a fait fortune dans les couvre-chaussures. Habitant Rosemont, un quartier de la classe moyenne, Jean-Baptiste Bourgeois, dont le prénom rappelle le saint patron du Québec, aspire à une ascension sociale encore plus grande: déménager à Westmount, LA ville des riches. Monsieur Bourgeois cherche à s’assimiler aux bourgeois anglophones qui dominent économiquement Montréal: il prend des leçons d’anglais, veut apprendre la manière de vivre anglaise, s’habille comme un Anglais et désire que sa fille unique épouse un riche héritier de Westmount. Il souhaite changer son statut et profiter des mêmes privilèges que les Anglais! Cette ambition de Monsieur Bourgeois fait écho au discours de la fin des années 1970 au Québec alors qu’une prise de conscience collective est en pleine effervescence face au pouvoir économique dominé par les anglophones de Montréal. Maillet prend bien soin, à cette époque d’intenses manifestations d’affirmation nationaliste et linguistique, de donner une certaine distance à son propos en transposant l’intrigue à la fin des années 1940, avant la Révolution tranquille, et en présentant l’intrigue sous le couvert de la comédie et de l’humour.

«Montréal: grande et jeune métropole»

En 2001, Maillet publie Madame Perfecta, une Espagnole immigrée à Montréal qui a fui le régime de Franco. Elle est la toute première protagoniste non acadienne de Maillet. Dans ce roman, Antonine Maillet est elle-même un personnage: mamozelle Tonine, une écrivaine qui embauche une femme de ménage pour la nouvelle maison qu’elle vient d’acheter à Outremont, comme dans la vraie vie de Maillet. Dans Madame Perfecta, le lecteur entre donc dans l’intimité de l’auteure acadienne qui s’établit définitivement à Montréal et partage le quotidien de sa maison avec sa femme de ménage qui a réellement existé. Mais avant que Perfecta ne vienne travailler pour mamozelle Tonine, elle fera comme des milliers d’autres immigrantes à Montréal: elle bossera dans les usines de textiles. Elle vivra ce qui est permis d’appeler l’épreuve montréalaise des nouvelles arrivées, particulièrement celles sans éducation, sans argent, dépourvues et qui ont besoin de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Aucun auteur québécois n’a vraiment avant Maillet abordé cette réalité. Le roman souligne de façon poignante cette réalité du Montréal industriel qui est très souvent le passage initiatique en terre d’exil de bon nombre d’immigrantes.

«Le Fond de la Baie à Montréal?»

Le roman Le Temps me dure publié en 2003 présente l’écrivaine, Radegonde, alter ego de Maillet, toujours dans sa maison à Montréal, en dialogue avec l’enfant qu’elle a été, Radi. Une soixantaine d’années sépare les deux. L’écrivaine qui a migré de son Acadie natale pour venir s’établir dans la capitale littéraire francophone d’Amérique du Nord connait maintenant la démesure de son destin, trente ans plus tard, après tous ses prix dont le Goncourt 1979. Ce roman ferme une boucle dans l’œuvre de Maillet: le personnage de Radi était apparu dès son deuxième roman, On a mangé la dune, en 1962 et dans lequel se trouve la première occurrence de Montréal dans son œuvre. Radi qui joue avec ses frères et sœurs dessine une carte dans le sable et croit alors que Montréal est à l’est de Bouctouche, alors que Montréal est réellement à l’ouest. Montréal est alors qualifiée de ville immense et pour Radi qui ne l’a jamais vue, elle lui semble très loin. Dans Le Temps me dure, Radegonde se demande comment elle va annoncer à Radi qu’elle «habite Montréal» et qu’elle vient «de franchir le cap du troisième millénaire». Radegonde avoue qu’elle est partie trop vite de son patelin, sans savoir que ce serait pour de bon, et invite l’enfant qu’elle a été à venir chez elle à Montréal: «Je t’emmènerai à mon tour, Radi, visiter ma maison au loin.» Cette maison est plus que la résidence de l’écrivaine, elle est son lieu d’écriture, dans son grenier; elle est son être intérieur. Dans ce roman, Maillet fait référence à Montréal de manière plus discrète, plus implicite. Elle l’a intériorisée.

L’attribution du Prix Acadie-Québec à Antonine Maillet prend donc ainsi tout son sens il couronne une écrivaine bipatride qui, dans son œuvre, plonge dans ses racines acadiennes et sa vie métropolitaine québécoise.

Marie-Linda Lord
Professeure titulaire
Université de Moncton